Retour sur le premier échec de la théologie de la rupture

par · 1 janvier 2004

Monsieur Villepin se rêvait Churchillien. Il se fit Thiers pour gagner une primaire en lui empruntant le fameux : « l’Etat a le devoir de frapper la jeunesse à son effigie ». Ce fut le CPE. Et il se réveilla en « Monsieur Précarité ». Les semaines que nous venons de vivre ne sont pas seulement la descente aux enfers d’un présidentiable ou la chronique d’un Premier ministre malhabile. Le pays a révélé ses résolutions, ses peurs, ses passions et ses hésitations.

Résumons les évènements pour en tirer quelques leçons.
Le 16 janvier, sans crier gare, revenant sur son engagement de faire une évaluation du CNE avant d’aller plus loin, Dominique de Villepin présente le CPE pour faire sortir les jeunes de la « trappe à précarité ». Nicolas Sarkozy voit rouge, il réclame la paternité. « La rupture c’est moi » martèle t-il. Le 20 janvier, les sondages indiquent qu’une majorité de Français et de jeunes sont favorables au CPE, au prétexte que ceci est « mieux que rien ». Villepin rayonne, Sarkozy plastronne. Le 7 février, première journée nationale de manifestation unitaire intersyndicale et union des gauches et des écologistes. Elle est reçue avec un haussement d’épaule mais la police est contrainte de comptabiliser 222 000 manifestants. Le 8 février, c’est le sommet de la gauche. Ce dernier adopte une adresse unitaire qui condamne le CPE.

Le 9 février, Dominique de Villepin a recours au 49.3. Il passe en force au Parlement avant les « petites » vacances de février. On ne donne pas cher de la mobilisation. Le 7 mars, deuxième journée nationale d’actions unitaires. La police double la mise dans son appréciation : 400 000 manifestants. Manifestations dans toutes les villes, les occupations d’universités se multiplient. Le 10 mars, premiers signes d’inquiétude dans la majorité, mais la certitude au gouvernement est de mise, unité politique à gauche, au Parlement et dans la rue. François Hollande, Laurent Fabius, Henri Emmanuelli et Dominique Strauss-Kahn interpellent le gouvernement, l’union syndicale se fait solide et le mouvement social bon enfant. Le 10 mars, Nicolas Sarkozy abandonne prestement son maillot de bain aux Antilles, et fait évacuer la Sorbonne. L’action commandée de son avion par le Ministre de l’Intérieur fait image : on évoque 68. Le 18 mars, troisième journée nationale d’action unitaire, le police en voit 103 000 de plus que 8 jours plus tôt. Le mouvement fait la Une des médias en Europe et la Confédération Européenne des Syndicats apporte son soutien à la mobilisation. Le 24 mars, de Villepin reçoit les syndicats pour leur proposer un aménagement du CPE adopté par le Parlement. Refus unitaire. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, lâche son premier ministre. Le 28 mars, quatrième journée nationale d’action unitaire. La police dénombre maintenant entre 1 et 3 millions de manifestants.Le 29 mars, étudiants et lycéens débrayent, manifestent, les casseurs sont à l’action et largement médiatisés. Le 31 mars, au lendemain de la validation du CPE par le Conseil Constitutionnel, Jacques Chirac, Président de la République française annonce la promulgation/relégation du CPE : consternation du pays, la majorité hébétée rudoie le premier ministre. Le 1er avril, Nicolas Sarkozy s’arroge les pleins pouvoirs de négocier, tout en les remettant sagement à Messieurs Accoyer et Josselin de Rohan, chargés de rédiger une proposition de loi. Le Président de la République fait savoir par communiqué qu’il ne faut pas oublier le premier ministre. La confusion est à son comble. Le 10 avril, après 8 jours de tergiversations et de rencontres, c’est l’impasse avec les syndicats. Le Président de la République jette l’éponge sous les hourras de son ministre de l’intérieur. La rupture c’était l’autre.

Chirac ou « pour qui sonne le glas »
Avec Chirac, on attendait Bonaparte, on a eu Queuille. Mais Queuille dans la mondialisation cela donne la Sécurité Sociale professionnelle dans les mots et le CNE et le CPE dans les faits. Après un silence assourdissant, le Président de « tous les Français » se proposa de promulguer le CPE tout en le suspendant avant de l’abroger. Ce grand moment de télévision nationale résuma comme un flash la double présidence chiraquienne. Chirac adepte du libéralisme à pas de tortue, fut pris au dépourvu par un monde qu’il ne comprenait pas. La mondialisation démoda son gaullisme. La domination des marchés financiers battit en brèche son pompidolisme industriel. La fin du communisme déstabilisa sa vision bipolaire de la planète. La montée de l’Islam radical mit à mal la politique arabe de la France, l’invasion de l’Irak par l’Amérique de Bush, la montée nucléaire des Chiites de l’Iran, l’assassinat de son soutien Rafic Hariri et le retrait de la Syrie du Liban l’achevèrent. Le « non » au traité constitutionnel européen qui faisait suite à la stigmatisation de l’Europe de l’Est, déboucha sur une panne budgétaire et ruina la politique européenne de la France.  La montée du religieux et du communautarisme prit à revers celui qui n’avait pas écouté Malraux et « le XXIème siècle sera religieux ». L’homme qui inventa l’Agence Nationale pour l’Emploi fut débordé par le chômage. Son gouvernement fut à l’image de son impuissance. Entre Borloo dit « la débrouille » et Larcher « l’embrouille », sa présidence fut un ballottement, elle se termina dans l’affolement. Le Président de la République a traversé le mouvement du CPE comme un somnambule. Bousculé par un Premier ministre qui tenta de l’instrumentaliser. Blackboulé par un mouvement social qui préféra l’ignorer. Sonné et sommé de se prononcer, en tout ultime recours comme s’il n’était déjà plus là, il préféra plaider les contraires. Un septennat contraint et un quinquennat pour rien, furent la marque de tout un règne. Homme de droite, il assista à la fin du service militaire, de la monnaie et des bonnes mœurs. L’homme d’ordre rend un pays « sans dessus dessous ». La France cherchait sa voie dans la mondialisation, il la laisse sans voix.

Villepin ou « fin de partie »
Les sondeurs, c’est tout dire, lui promettaient un avenir présidentiel. On notait ici ou là de discrets ralliements. On s’emballait à Paris, des intellectuels le trouvaient beau. La chevelure plaisait, la musculature sortant de l’eau intriguait et le verbe évidemment parlait. On avait beau dire qu’il y avait plus de réalité à cet engouement, si ce n’est que le Premier ministre avait meilleure allure que Raffarin. On avait beau gratter et ne rien trouver pour étayer une troisième voie entre l’UMP et le PS, déjà encombrée par François Bayrou. Les théorisations de l’instant marchaient à fond. Il dérobait le programme de la gauche. Il droitisait Sarkozy. Le mirage fonctionnait. On ne voulait pas voir la réalité sociale, le pessimisme militant ambiant, la démocratie punitive.

Le Premier ministre était armé d’un pragmatisme libéral, on voulait le voir flamboyant. Généralement le Premier ministre se pose la question de la Présidentielle en marchant. Lui s’imposa au Président malgré l’hostilité de son mentor, « le Québécois », et les assauts de son concurrent Sarkozy. Dès le premier jour, il se vit candidat à la présidentielle. Il voulut pousser à la faute son ministre de l’Intérieur, confronté aux émeutes des banlieues. Il récolta l’état d’urgence, une baisse de confiance et l’état de grâce de ce dernier.

Sans marge de manœuvre budgétaire entre l’atonie de la croissance et les exigences européennes, il crut nécessaire de passer outre l’hostilité syndicale au démantèlement du Code du travail. Après un CNE imposé à la hussarde, il s’attaque au CPE. Obsédé par les sondages, il s’agissait, pour le Premier ministre de s’attaquer au noyau dur de l’électorat de la droite qui faisait toujours les yeux doux à son ministre de l’Intérieur. Galouzeau de Villepin partit à la bataille avec un curieux drapeau : il faut précariser les jeunes pour lutter contre la précarité de l’emploi chez les jeunes. Il ne comprit pas la protestation. Mieux, il choisit de lui faire face pour s’imposer à droite. Jacques Chirac avait choisi l’impétrant pour contenir Sarkozy. Et voilà qu’il n’arrivait plus à se contenir. Le Président de la République n’avait pas envie que l’on dérange la fin d’un quinquennat déjà bien bousculée. Il a dû s’employer à ne rien dire, puis à se contredire, pour finir par souscrire à l’exigence de la mobilisation sociale : l’abrogation.

A peine tombé de son cheval, le Premier ministre voulut repartir on ne sait où ni pourquoi. Comme un malheur n’arrive jamais seul, une affaire comme seul le clan Chiraquien sait les concocter : « Clearstream » lui sauta au visage… et la partie s’acheva dans un « game over ». Les sondeurs, toujours eux, ne lui octroient que 20% d’opinion favorable. Il bat les records d’impopularité : une chute de plus de 30% en 2 mois ! On se détourne de lui, on ne l’applaudit plus à l’Assemblée, on spécule sur un départ anticipé ou une année de chien… Il prétendait donner un souffle élyséen à sa majorité, il va devenir son boulet…

Sarkozy ou le flagrant déni
A la fin de l’été, dans un cadre qui ne s’invente pas, La Baule, le Président de l’UMP/ministre de l’Intérieur/Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine prend la parole dans un discours médiatisé à l’extrême. Il ne s’agit pas d’un simple discours de rentrée mais le lancement, à grands frais, de sa présidentielle. Nicolas Sarkozy, le geste court et le doigt pointé, assène son dessein dans lequel il s’imagine un destin : la rupture. Sa cible : « les petites lâchetés » qui ont fait que la classe politique ne s’est pas attaquée « aux citadelles ». Il y a là, pèle mêle, le Code du travail, l’autonomie des universités et bien sûr, un standard, dont la droite ne se lasse jamais : l’immigration.

Si le fond est le même depuis que la gauche est arrivée au pouvoir, le ton est nouveau et l’argumentation est percutante. Il s’agit de secouer un pays en proie au pessimisme où les élites pointent le déclin. Eternelle rhétorique du déclin et du sursaut qui hante la droite française depuis le courant contre révolutionnaire de Monsieur Rivarol qui disait déjà : « Lorsqu’on veut empêcher une révolution, il faut vouloir la faire soi même ». Celle de Sarkozy sera nationale, libérale et conservatrice. Il ne s’en cache pas, il est de droite et sans complexe. La révolution conservatrice de l’Amérique de Bush lui donne des ailes. Le pays sera néo conservateur ou ne sera pas. Le sursaut de la France est dans l’adaptation au modèle anglo-saxon.

Le discours a pris à droite, fut commenté à l’envie dans les médias, critiqué mezzo voce à Matignon et à l’Elysée et conspué à gauche. La fête fut gâchée par un incident médical du Président de la République qui annonçait symboliquement la fin d’une époque. Puis la France s’intéressa au budget de la nation, rendu difficile à cause d’un bilan désastreux du précédent ministre de l’Economie et des finances… Nicolas Sarkozy. On en était là lorsque l’incendie commença. Les banlieues s’enflammèrent. Le ministre de l’Intérieur, confronté à son échec, demanda l’état d’urgence, après une bataille de chiffonniers avec le Premier ministre pour savoir qui en portait la responsabilité. De jeunes Français, dont certains étaient issus de l’immigration, descendaient dans la rue, incendiaient des véhicules, lançaient des cocktails Molotov et des pavés sur les CRS. Ce fut un mai 68 des banlieues, ce fut une vraie colère. Nicolas Sarkozy lui aussi, en piqua une…  contre la direction des Renseignements Généraux qui osa dire que le mouvement était social et pas ethnique. Voilà qui faisait tâche dans un décor où éditorialistes, intellectuels et ministre de l’Intérieur voyaient à nos portes une « Intifada » à la française orchestrée par les « barbus ».Evidemment la France souhaita le retour à l’ordre. Et Nicolas Sarkozy qui avait provoqué le désordre par des propos de voyou, récolta le salaire d’une paix civile qu’il avait lui-même troublée. Il s’envola dans les sondages, sous les regards de plus en plus agacés du Premier ministre et du président de la République.

Chacun dans son coin présenta ses vœux à la France. Et Villepin voulant reprendre la main déclencha « l’opération CPE ». Les sondages virèrent au bleu horizon. Selon une logique que nous avions déjà connu avec Alain Juppé sur les retraites en novembre-décembre 1995. Nicolas Sarkozy prit ombrage de ce détournement en vol de sa stratégie de rupture. Et l’UMP, par communiqué, se déclara à 200% pour le CPE. Nicolas Sarkozy défendit le 49.3 et fit dire aux gazettes accueillantes qu’il était le père spirituel dudit CPE. Puis les choses se gâtèrent et Monsieur Sarkozy vécut dans la hantise d’un nouveau novembre 1986 qui se termina avec la mort de Malik Oussekine. Il lâcha le Premier ministre en raz campagne. Proposa ses services. Organisa des contacts. Fit donner le groupe parlementaire. Il devint furieux, jugeant que l’obstination de son Premier ministre allait gâcher sa présidentielle. Décidément le jeu n’en valait pas la chandelle. L’homme de la rupture se fit le porte parole -discret il est vrai – de l’abrogation. Lorsque le Président de la république se décida enfin, il fit donner la troupe de ses communicants pour dire qu’il avait trouvé la sortie, qu’il était le gagnant. Et que croyez-vous que dirent les sondages ? Qu’il en était ainsi !

Le « Nicolas nouveau » n’était plus pour la rupture. D’abord il ne l’avait jamais été. Il prononça à Douai un discours formidable sur la France d’après, elle ne ressemblait pas à celle que son gouvernement a administré depuis 5 ans. Elle ressemblait plutôt à celle de Lionel Jospin, à qui il emprunta son slogan « une France plus juste ». Ce déni de rupture est bien le problème du candidat putatif de l’UMP. Celle-ci non seulement ne passe pas mais provoque des troubles à l’ordre public. Le mouvement contre le CPE contraint Nicolas Sarkozy à revoir sa copie sur le fond. Sa volte face ne le sort pas grandit dans un électorat de droite qui rêvait  d’en découdre. La stratégie de Nicolas Sarkozy qui était le mouvement tout en préemptant le report ou l’apport des voix frontistes, en cas d’impossibilité pour le leader de l’extrême droite de se présenter, cette martingale qu’il voulait imparable, est mise à mal. Le Pen et de Villiers « pointent le faux dur » et Nicolas Sarkozy ne sait que faire avec sa rupture. Cet épisode sera déterminant pour la suite. Non que ceci remette durablement en cause son discours. Il s’est trop avancé. Mais le voilà contraint de chevaucher un cheval boiteux. Ce qui pour un présidentiel n’est pas tout à fait anodin. Et s’il l’emportait, ce qui n’est pas fait, il devra s’en débarrasser… ou il sera désarçonné.

Un printemps en hiver
La gauche divisée depuis le mouvement de novembre/décembre 1995, entre rénovation et radicalité. La gauche profondément interpellée par le mouvement contre la Loi Debré sur l’immigration. La gauche émiettée en 2002 et défaite sans combat. La gauche de chaque côté de la barricade du « oui » et du « non » lors de la campagne sur le Traité constitutionnel Européen. La gauche se trouva réunie autour de ses partis et de ses syndicats contre le CPE. Cette union fut certes défensive. Cette réprobation s’étendit de l’UDF à la LCR. Elle fut évidemment hétérogène. Mais on ne manifeste pas huit semaines d’affilée côte à côte sans qu’il se passe quelque chose. Il est né confusément l’idée que la gauche et la droite ce n’était pas du pareil au même. Il s’est dessiné un front populaire contre la rupture, celle-ci a maintenant un nom concret : le CPE.

La jeunesse est entrée en mouvement. Elle s’est politisée. La forme de sa mobilisation s’est épanouie en marchant. D’abord frustre, elle occupe les universités, s’enfermant comme pour se protéger face à un monde hostile. Elle fut ensuite, bon enfant, imaginative. La coordination pour importante qu’elle soit, pour la première fois ne donne pas le la ! L’intersyndical donnait le rythme. Les salariés qui avaient dû subir une défaite sur le CNE, ne laissèrent pas les jeunes dans un combat par procuration. Ils descendirent dans la rue et firent pencher la balance. La victoire est belle. Il n’y en a pas eu des centaines ces derniers temps. Elle ouvre le chemin de l’alternative mais ne la rend pas automatique. Car l’état de la gauche dans les sondages n’est pas à la hauteur de sa victoire sociale. Alors il faut un projet qui réponde à l’exigence de tout le pays, une alternative audacieuse et crédible pour que ce « printemps en hiver » se transforme en un été de la gauche.
En attendant, la gauche devra monter un nouveau front contre le projet Sarkozy sur l’immigration, dont on comprend l’arrière pensée politicienne. Un texte qui aggrave tout et ne règle rien. Car le problème auquel la France est confronté, ce n’est pas l’immigration choisie mais l’intégration réussie. La Revue Socialiste ouvre à gauche un débat sérieux et élargi sur ce problème qui mérite mieux que des gesticulations politiciennes.

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