Sarkozy ou le rêve d’une droite insaisissable

par · 25 novembre 2004

Nicolas Sarkozy est l’enfant du 21 avril 2002. Ce séisme est venu souffler son passé calamiteux : Un RPR, conduit par lui, battu par Charles Pasqua aux Européennes. La trahison de Jacques Chirac sans autre forme de procès. Comme ministre du budget, un engagement totalement libéral pour E. Balladur. Et ce qui fut en son temps décrié, son arrogance, son cynisme, ses coups de Jarnac via la presse, sa soif du pouvoir. Mais après le vote contraint pour un Chirac qu’elle n’aimait pas, attendant une gauche qui ne se remettait pas, la France avaient envie d’oubli et d’énergie. Ce fut Sarkozy.

Pour le reste, surfer sur la vague sécuritaire n’était pas tout à fait un exploit. Cela ne se fit pas sans dérapage, on se souvient de l’incident avec Jean Marc Ayrault où le ministre fit argument, dans l’hémicycle, d’une conversation privée : élégance toute Sarkozienne. On retiendra le mépris pour son prédécesseur à l’intérieur, tout en profitant allègrement des engagements budgétaires que ce dernier avait obtenu : modestie toute Sarkozienne. On n’oubliera pas non plus la colère de l’Assemblée face à l’utilisation sans vergogne de l’antisémitisme contre le Parti socialiste : attitude toute Sarkozienne. Et cette fameuse constante à chaque réponse lors d’une question d’actualité : « Vous n’allez pas être déçus …» comme pour s’applaudir avant de dire : arrogance toute Sarkozienne. Tout Sarkozy est dans ces petits gestes là.
Tout a été dit sur ses échecs réels et ses postures virtuelles. Tout a été démontré sur ses réalisations en trompe l’œil. Tout a été exposé sur la vacuité de sa politique. Pourtant, « l’effet Sarko » reste.

Chacun aurait pu le mesurer entre les deux tours des élections régionales, voir en Ile de France où Coppé fit campagne planqué derrière la photo du ministre. Mais rien n’y fait,  Sarkozy est encensé parce qu’il est de droite et contre Chirac.

Pour une partie de la presse, Sarkozy est le début d’un paysage idéal. La droite qui fait au pouvoir contre la gauche qui « gueule » dans la rue. Recette efficace, parait-il, pour réduire l’extrême droite et l’extrême gauche. On oublie un peu rapidement qu’elle n’est pas sans conséquence en terme d’emploi, d’inégalité et de société.

Voilà comment le petit Nicolas est devenu un Bonaparte médiatique incarnant l’ordre et l’ouverture. Tout cela ne sont que des mots, mais dans un monde épuisé, dire quelque chose de nouveau, tout en prenant les distances vis-à-vis de son camp, c’est là la recette du succès.
Pour autant la pensée Sarkozienne ne casse pas trois pattes à un canard. Résumons !

L’insécurité pénalise d’abord les habitants des quartiers défavorisés, la hausse des prix est une réalité, les délocalisations sont vécues comme une réelle menace pour de nombreux salariés. « Trop fort ! » diraient les enfants. Le tout exposé avec une voix sentencieuse et le doigt en l’air, s’il vous plait. Et voilà que l’ont crie à l’exploit, au courage, que dis-je à la transcendance ! Bientôt au génie.

Au point que l’on se demande où est la trace Sarkozienne dans un gouvernement qui échoue.
Personne ne nous a démontré comment Nicolas Sarkozy pourrait réussir aux deux postes clé, l’Intérieur et l’Economie, dans un gouvernement totalement rejeté par la France.

Soit il réussi et le gouvernement aussi, soit le gouvernement échoue et Nicolas n’y est pas pour rien.

L’anticyclone médiatique favorable à l’action de Sarkozy dans la tempête anti Raffarin est un mystère. Mais, s’il n’y a pas de réussite, il y a un style.

Nicolas Sarkozy est à la politique ce que Ardisson et Fogiel sont à la télévision : le culte de l’instant.

Gloussements, bonne humeur ostentatoire, démagogie à l’emporte pièce, une touche d’humour pour couper court, car tout est « cool Raoul » et de bonne aloi, à condition que cela tourne autour de moi.

On recherche l’effet plutôt que les faits, l’on donne à voir plutôt que de croire. Il ne s’agit pas de déployer ses raisons mais de raisonner l’instant … sous vos applaudissements …
La France zappe alors « on s’en tape ».

Cette culture de l’éphémère, cette façon de faire de la politique sans principe et sans temps mort est l’apport Sarkozien à la vie politique Française. Jacques Chirac n’osait l’afficher, Sarkozy veut la théoriser.

C’est la nouvelle droite. Elle n’a pas de contour, elle a un destin. C’est vieux comme le Bonapartisme mais cela peut encore servir. Elle demande l’exaltation des masses et la coopération des riches. C’est le populisme à visage humain.

Evidemment il n’est pas impossible de déceler chez le Président de l’UMP un libéralisme tendance Bush. Mais ce n’est pas un engouement pour Théo Strauss Irving Kristol ou autre Bloom, théoriciens du néo conservatisme Américain, non ! C’est tout simplement parce que ça marche.

Pour Sarkozy, les idées ne sont importantes que parce que l’on peut les agiter et le compromis historique entre les communautés et la République n’est qu’un moyen de se les attacher électoralement. Le Président de l’UMP rêve d’une droite insaisissable.

Mais cette droite qui joue sur les peurs, moque les élites, s’assoit sur les pauvres, brocarde les idées, caresse les communautés, tout en invoquant la liberté. Cette droite qui s’émancipe du gaullisme, cajole la démocratie Chrétienne, parle comme De Villiers et agit comme Madelin, cette droite qui a les engouements d’hier mais les fantasmes de l’up to day. Cette nouvelle droite a un centre de gravité.

Elle préfère le marché à la société, l’ordre à l’imagination, les liens communautaires au lien social. Cette nouvelle droite a soif de nouveaux espaces. Elle est candidate à la représentation des exigences du marché. Tel est l’homme et l’idéologie qui va s’imposer à la tête de l’UMP.
Et la bataille des deux droites va commencer. La vieille droite rurale, morale, gaulliste, chauvine, conservatrice avec comme horizon l’âge d’or de la France. La nouvelle droite, urbaine, libérale, individualiste, plastique, avec comme horizon faire de l’or en France. Le double pouvoir s’installe donc au sommet de l’Etat, car derrière la querelle des mots, la querelle des faits est bien là.  Le parti du Président est devenu le parti du présidentiable. Sarkozy conteste Chirac dans les nominations. Sarkozy éconduit les représentants de l’Elysée à l’UMP. Sarkozy règnera sur les fonds de l’UMP et les investitures. Chirac réplique par la maîtrise de l’appareil d’état et quelques corbeaux se mettent à croasser … Dans ce combat il y a l’immobilisme de l’un et l’agitation de l’autre. Mais avant d’être l’éviction de l’un des deux, c’est d’abord l’échec pour la France.

Ce conflit au sommet de la droite Française n’est pas nouveau. Il s’agit d’un produit constant du chiraquisme. De Debré à Marie France Garraud, de Pasqua à Balladur, un jour affidé, le lendemain déchaînés. Les proches de Jacques Chirac finissent toujours par s’opposer.

C’est ce qui arrive lorsqu’on cultive l’instant, délaisse le dessein, et que l’on gouverne en opposant les siens. Regardez comment par petites touches, le Président de la République remet déjà en scène Philippe Seguin, agite Jean Louis Debré, cajole Philippe Douste Blazy, lance Jean Louis Borloo, prépare de Villepin, tout en espérant une issue heureuse pour Alain Juppé. Rien de telle qu’une ambition pour contenir un appétit féroce. Le tout bien sûr drapé dans l’image bienveillante de l’union désintéressée. Mais les couteaux sont de sortie. On connaît le récit de Jacques Chirac après avoir raccompagné, patelin, mains dans les poches, Nicolas Sarkozy sur le perron de l’Elysée. « Il m’a affirmé sa loyauté, je ne l’ai pas cru, je lui ai dit mon soutien, il ne m’a pas cru non plus ». La bataille va faire rage. Elle est dommageable car ce sont les Français qui sont pris en otage.

Il serait mal venu de faire un pronostic, voir de choisir un champion. Nous connaissons l’un et ne méconnaissons pas l’autre. Pris à partie la gauche ne serait être de la partie.

Pour les socialistes, il ne s’agit pas de choisir un adversaire, mais de choisir sa ligne. Il ne s’agit pas de choisir sa droite mais de redresser la France. Et après notre référendum interne, nous connaîtrons le premier mouvement de notre partition. Tant mieux !

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