Les 10 leçons du référendum interne

par · 2 décembre 2004

Une victoire historique : le réformisme plébiscité

1/ Les socialistes viennent d’administrer une leçon de démocratie en maîtrisant, au niveau des dirigeants, un débat où se mêlaient quand même identité et ressentiments. Ceci étant dit, il n’est pas impossible de constater qu’au-delà du « les militants doivent trancher » le référendum était réducteur. Et il n’est pas certain que le référendum militant était le véhicule le plus adéquat pour apprécier un traité de 450 pages. Jouer l’avenir d’une formation à la roulette russe n’est pas toujours souhaitable. La démocratie bipolaire est l’ennemie de la nuance qui est l’essence même de la démocratie. Dans des conditions peu recommandables, le Ps s’est bien comporté … Il a fait l’admiration de tous et son débat a absorbé une grande partie de la vie politique pendant un trimestre, tout en évitant au sommet, le syndrome de Rennes. La raison en est simple, contrairement à ce fameux congrès, les idées étaient au premier plan, les ambitions, bien réelles, reléguées au second. Pour le reste, le premier secrétaire ne pouvait échapper au référendum, même s’il avait le choix du moment. Constatons tout de même, les élites socialistes sont déjà dans l’après, mais pour une partie des militants, les traces seront tenaces.
2/ La victoire du « oui » sans appel est une indication et une confirmation. Les socialistes souhaitent majoritairement dire « oui » au Traité constitutionnel. Ils confirment ainsi leur engagement européen, leur conception graduelle de la construction Européenne, leur satisfaction de voir la Charte des droits fondamentaux reconnue en droit, leur espoir que le PSE se fasse porteur d’une Europe plus politique. Ils ont conscience que l’Europe est en crise. Ils n’ont pas voulu la mettre en panne. Ils refusent pour l’Europe une aventure qui aurait condamné le Ps au « non » à perpétuité. Car comme il n’y avait aucune chance que le refus de la concurrence libre et non faussée ne s’inscrive en lettres d’or dans un nouveau traité. Il aurait fallu à jamais dire « non ». Ils n’ont pas cru en un traité de Solférino et ont trouvé que somme toute, toutes les « voix » menaient à Rome.
En votant « oui », à l’occasion du débat Européen, le Parti socialiste a fait un pas décisif vers la culture du compromis et un pas de moins dans la culture de la délimitation radicale.

3/ Vu les attendus d’une majorité des porteurs du « non », il n’était pas excessif de déceler une envie de gagner le match retour du Congrès de Dijon. La charge de la brigade légère sous le drapeau plus ou moins bleu de l’Europe visait à changer la ligne et la stratégie, voir le 1er secrétaire issu du Congrès de Bourgogne. Les plus explicites, comme toujours, furent Henri Emmanuelli : « le « non » permet de rassembler la gauche » (PCF – Chevènement), Jean Luc Mélenchon : « le « non » gagnant c’est un nouvel Epinay » ou encore Arnaud Montebourg, certes un peu dépressif, « Dominique Strauss Kahn signe l’acte de décès du socialisme Français ». Le fait que malgré la défaillance notable de Laurent Fabius, le « oui » soit plébiscité, démontre l’enracinement, l’attachement, la solidité du réformisme social de la majorité.

4/ Car, au-delà des apparences, c’est moins un homme qu’une ligne qui a été plébiscitée. Que l’on nous comprenne bien, François Hollande a incontestablement gagné son pari. Il l’a fait sur une orientation, et pas sur ces synthèses « synthétiques » qui mécontentent tout le monde. Certes il n’a pas mis son poste en jeu et l’on ne peut pas plaider pour le plébiscite à posteriori. Mais au travers de ses interventions, « l’identité de Dijon », la « méthode de la construction européenne », le « refus de la crise salvatrice », le « rapprochement avec le PSE », le « rejet du pôle de radicalité », etc. ; Le premier secrétaire a plaidé avec brio pour une orientation – qui est la sienne – et partagée dorénavant par la majorité du Parti socialiste, une doctrine est née : Le réformisme conséquent. Celui qui trace le chemin concret de la transformation de la société. Il reste pour François et quelques autres à gagner le référendum dans le pays, tout en préservant notre autonomie. Il n’est pas certain que devant le discrédit de Chirac et Raffarin, la tâche soit si aisée et qu’elle puisse par un seul homme être maîtrisée.

5/ L’enseignement majeur de ce référendum – au-delà du « oui » au traité constitutionnel qui est essentiel – réside dans la confirmation, voire la justification de l’orientation exprimée à Dijon, mais contrariée par la dramaturgie du congrès. On se souvient que la compétition amicale mais plutôt radicale sans être tout à fait frontale, entre François Hollande et Laurent Fabius, l’instrumentalisation un peu excessive de la CGT, l’envie de ne pas mécontenter les minorités, en vue des échéances électorales, avaient quelque peu gommé l’acquis de la résolution du dernier congrès des socialistes. Il y a dans ce vote, un tournant, un mandat, une exigence à poursuivre, une démarche, une ligne, une réorientation.
Balayons l’idée grotesque d’un Halloween socialiste s’ouvrant au centre. C’est la dérive gauchiste qui ouvre à une partie de nos électeurs le centre. Et créer pour demain les conditions d’un changement d’alliance. Il s’agit de l’invention d’un « socialisme conséquent » qui dit ce qu’il fait et fera ce qu’il dit. François Hollande a permis que les militants plébiscitent cette ligne et il n’y a aucune raison de s’en offusquer ou de lui disputer cet acquis.

6/ Si ce référendum est, avant tout, le deuxième échec des tenants de la radicalité, après le congrès de Dijon, nous n’échapperons pas au prisme médiatique de la présidentielle. Ceci d’autant que le débat des deux droites, malgré la victoire de Sarkozy, n’est pas tranché. Même si le paysage à droite s’est simplifié : Jacques Chirac contre Nicolas Sarkozy, Juppé c’est maintenant pour après. Sur le fond, le conflit est aux couteaux. La vieille droite rurale, morale, gaulliste, chauvine, conservatrice avec comme horizon l’âge d’or de la France. La nouvelle droite, urbaine, libérale, individualiste, plastique, avec comme horizon faire de l’or en France. Le double pouvoir s’est donc installé au sommet de l’Etat, car derrière la querelle des mots, la querelle des faits est bien là. Le parti du Président est devenu le parti du présidentiable. Sarkozy conteste Chirac dans les nominations. Sarkozy éconduit les représentants de l’Elysée à l’UMP. Sarkozy règnera sur les fonds de l’UMP et les investitures. Chirac réplique par la maîtrise de l’appareil d’état et quelques corbeaux se mettent à croasser …
La gauche, elle, n’a pas choisi son chef d’orchestre. Mais le premier mouvement de la partition présidentielle vient d’être écrite par les militants socialistes. Immense avantage car le conflit de la droite laissera celle-ci amputée, alors que la gauche a maintenant une identité. Evidemment François est un peu plus affirmé. Dominique Strauss Kahn est un peu mieux accepté et Laurent Fabius est abîmé. Mais ce sont surtout les nouvelles frontières de chaque camp, à droite comme à gauche, qui sont en train d’être définies. Et en ce domaine, le Ps vient de marquer un point. Si Nicolas Sarkozy doit regarder dans son rétroviseur, les réformistes du Ps ne sont plus en apesanteur.

7/ François Hollande a gagné avec nous, sur un axe politique. A lui de dire s’il veut s’en faire le héraut ou s’il souhaite lui faire défaut. A lui de dire s’il veut organiser, structurer, étayer cette orientation ou s’il souhaite composer avec ses minorités. La question n’est ni triviale ni secondaire. Faut-il « emballer » le mouvement ou est-il nécessaire de rassembler ? C’est ici que le conflit entre le premier secrétaire et le présidentiable va être éprouvant. C’est à lui de le dénouer, nous sommes prêts à l’aider. Nous n’avons aucune autre exigence que l’affirmation d’une ligne. Nous ne souhaitons ni compliquer, ni concurrencer encore moins entraver, le premier secrétaire. Mais, il le comprendra, nous voulons l’aider sur une orientation qui nous semble être le mandat historique de nos adhérents. Elaborer ensemble le programme pour 2007, les propositions réformistes pour rassembler la gauche et gagner. Il s’agit toujours pour nous de construire à gauche une coalition durable autour d’un bloc réellement réformiste.

8/ Laurent Fabius voit bien sûr son horizon se compliquer. Laissons le désaccord sur la construction de l’Europe que codifiait le traité constitutionnel. Voudra t-il perdurer, prendre la tête d’une opposition hétérogène. Manuel Valls n’a-t-il pas dit qu’il y avait une logique à ce que les tenants du « oui » ou du « non » administrent le parti ? Il serait un peu rapide de croire que l’ancien premier ministre a ruiné toutes ses chances dans cette aventure. Il ne les a pas bonifiée, non plus. Il veut attendre le verdict du peuple. Cela voudrait-il dire que pendant quelques mois, il souhaiterait la défaite publique d’une majorité ô combien confirmée par les militants. Et puis, le « non » l’emportant dans le pays, ce qui n’est pas certain, il resterait à proposer un aggiornamento car le Ps aura dit massivement « oui ». Redoutable !

Qu’il nous soit permis de dire, au-delà du moment, que cela est dommageable car le camp de la réforme a besoin de tous ses héros.

9/ Quant à Dominique Strauss Kahn et Socialisme & Démocratie, non seulement le conflit bipolaire ne nous a pas marginalisé, mais nous avons quelques raisons de nous satisfaire, que l’orientation ainsi imposée, soit conforme avec celle que nous voulions déployer.
DSK a, comme chacun, ses qualités et ses défauts, mais on ne peut s’appuyer sur ses qualités pour en faire des défauts. Sa volonté de voir une gauche identifiée s’exprimer est en passe de s’imposer. Nous ne méconnaissons pas l’âpreté de la bataille. Nous ne sous estimons pas les embûches et les contraintes du premier secrétaire. Voilà pourquoi les « réformistes » doivent s’unir pour transformer l’essai. Il ne s’agit pas de demander que l’on se rallie à un panache mais que l’on déploie un drapeau sans tache, un drapeau sans honte, crainte ni remord.
Notons tout de même que dans cette tâche, pour faire émerger une gauche authentique,   Lionel Jospin qui aurait pu rester au dessus n’a pas ménagé sa peine, il a même fait de la peine à quelques uns. Son aura intacte, particulièrement dans les couches populaires,  malgré un parisianisme hostile et féroce sera donc demain encore utile.

10/ Enfin le mot de la fin pour nos amis du Nouveau Monde et du Nouveau Parti socialiste. Ils ont extrémisé la critique. Pas un mot, pas une phrase, pas une virgule ne trouvaient grâce à leurs yeux dans le traité constitutionnel. Dans le même temps, ils ont exigé – peut être pensaient ils gagné ? – que chacun respecta le vote militant. Les voilà contraints au silence sur le sujet mais la radicalité changera évidemment d’objet.
Pour la deuxième fois, après Dijon, ils n’ont pas voulu ou pu s’unir sur une alternative à la majorité. Le feront-ils sur le projet ? Rien n’est moins sur. Mezzo voce, nombre de responsables des minorités évoquaient « la nature du Parti socialiste en jeu » dans ce référendum. Ce qui veut dire ? Abandonner, abdiquer, sûrement pas ! Prendre en compte une réalité, pourquoi pas ! En tous cas au-delà des contestations, nous sommes loin du « c’est plié !» de septembre, il serait donc temps de s’interroger.

En guise de conclusion : Historique ! Avons-nous tous dit en parlant de l’Europe. Historique ! Devons nous constater pour le Parti socialiste !
Ce vote marquera la fin d’une période politique où l’on employait les mots d’hier pour pratiquer parfois le aujourd’hui …
Ce qu’il y a de remarquable dans ce trimestre heureusement conclu, c’est qu’il répond en écho à Max Gallo qui, de la tribune du congrès de Rennes nous disait : « Voilà ce qui arrive lorsque l’on congédie la politique ». Quand la politique est aux commandes on peut bâtir l’Histoire, voire même son histoire.

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