Instantané de l’année 2004

par · 31 décembre 2004

L’année s’achève. Elle fut à bien des égards une année de transition, sans ligne force, comme oscillante entre nouvel ordre et désordre.

La réélection de Bush

Les Américains sont en guerre et une forme d’union sacrée a prévalu lors des élections, donnant les pleins pouvoirs à une administration qui n’en manquait pas. La réorganisation de la CIA procède de cette centralisation. Puissance spirituelle et militaire au service du marché, telle est la devise des républicains au pouvoir. On sait ce que veulent ces derniers mais où va l’Amérique ?

Du bourbier Irakien à la menace Iranienne

A peine sortis des sables de l’Irak, imposant aux forceps un pouvoir politique dont on ne sait s’il aura un paravent démocratique. Les USA se font menaçantes vis-à-vis de l’Iran, autre « pilier de l’axe du mal » qui joue au chat et à la souris à propos de la question nucléaire. On ne sait si la pression Américaine a pour but que l’Iran lâche prise sur les Chiites Irakiens et accepte la stabilisation de l’Irak ou si l’Iran utilise ces derniers pour gagner du temps dans sa marche à l’armement nucléaire.
Saddam Hussein en prison, les Sunnites aux canons

Saddam Hussein arrêté, clochard hirsute est devenu prévenu « smart » et méprisant, via la télé. Plus le temps passe, plus l’instabilité règne, plus le procès de Saddam et de son régime est encombrant. Pour éviter toute solidarité, l’armée Américaine a donc décidé de briser le réseau Sunnite et sa colonne vertébrale Bassiste à Tikrit et dans le nord de l’Irak sous couvert d’éliminer l’épouvantable groupe Al Qaïdiste Irakien d’Al Zarkaoui.

La révolution Bismarckienne de Poutine

Chevauchant la lutte contre la corruption, Poutine a littéralement étouffé toute opposition démocratique, qui il est vrai est obstrué par l’ex PCUS. Fort de son succès, le Président Russe re-centralise le pouvoir, mettant fin à la décentralisation. Même Gorbatchev favorable à Poutine s’en est ému. Car une sorte de Thermidor rampant est à l’œuvre, utilisant la lutte contre le terrorisme Tchétchène et « l’agression occidentale » en Ukraine. Une forme d’union nationale parlementaire s’en suit qui permet au pouvoir du Kremlin d’affermir son cour Bismarckien. N’oublions jamais que Pierre Le Grand, malgré l’assèchement du marais de St Pétersbourg en empilant des milliers de cadavres, est  toujours considéré comme La référence en Russie.

Le mouvement d’indépendance Ukrainien

L’empoisonnement de Viktor Iouchtchenko fut non seulement un crime mais un signe. Loin de se détourner de cette figure grêlée, le peuple Ukrainien, s’est reconnu dans ce visage : Ce qu’il pense avoir été, un beau peuple et ce que le pouvoir Russe a fait de lui, une nation défigurée. Avant de considérer les conséquences géopolitiques évidentes pour la Russie, il n’est pas interdit de mesurer la contamination « orange », faite de lutte contre la corruption, d’indépendance nationale, de liberté, d’un espoir ou d’une illusion dans la démocratie de marché. Déjà le maire de Bucarest, Basescu, a gagné la Présidentielle sous le même drapeau orange. Un comité vient de se constituer en Russie, après la Georgie. Si la réforme constitutionnelle Ukrainienne a opportunément réduit les pouvoirs du futur président, il n’en reste pas moins que l’aspiration à la démocratie et au marché est contagieuse.

La nouvelle question Turque

L’adhésion de la Turquie à l’Europe ouverte dès 1963 provoque aujourd’hui dans les opinions, un certain rejet qui n’a rien à voir avec l’élargissement Européen. Nous n’aimons pas cette hantise de métissage. Disons le tout net, on ne peut reprocher à Bush de jouer le choc des civilisations et faire de même sur les rives du Bosphore. Pour gagner du temps face à une évolution devenue inéluctable après la multiplication des accords entre l’Europe et la porte de l’orient. Les gouvernants jettent sous les pas de la Turquie pèle mêle les Kurdes, l’Arménie, Chypre et les critères de Copenhague. Toutes ces questions sont fondées, mais elles minent l’autorité d’une armée laïque qui est le meilleur rempart à la montée d’un islamisme radical. Prenons garde, l’humiliation est mauvaise conseillère. L’Europe sait ce qu’il en coûte d’humilier une nation. Elle provoque les conditions d’un nationalisme ethnique ou religieux qui se veut demain conquérant. Quant à la proposition de faire voyager le peuple Turc dans la deuxième classe de l’Europe. Elle me fait penser à ce réflexe colonial qui en Algérie inventa le deuxième collège. On connaît la suite. Quant à la question géographique, pourquoi la Chine, la Russie, les Etats-Unis pourraient, avec plus ou moins d’homogénéité, brasser peuples et cultures et pas l’Europe ?
Quant à la démographie, elle sous-entend que le peuple est musulman et donc ethniquement inassimilable par la démocratie. L’argument est inacceptable. Il fut longtemps utilisé pour le peuple Allemand dans l’après guerre. Il n’y a pas de peuple organiquement anti politique. Et l’Europe sera le point d’appui à l’axe démocratique.
Alors le mieux comme toujours est de dire la vérité. Les négociations sont ouvertes, et pas encore concluent. Les critères sont fixés et devront être respectés. Il ne s’agit pas d’adhérer à la Turquie mais que celle-ci adhère à la civilisation Européenne et ses valeurs.

La nouvelle donne au Moyen Orient

Elle n’est pas venue de la guerre en Irak mais de la mort de Yasser Arafat et de la crise ministérielle du gouvernement Sharon. La 2ème Intifada fut une erreur pour les Palestiniens et une impasse pour Israël. Enfermés dans des logiques répulsives, les deux camps savaient ne pouvoir vaincre mais ne pouvaient renoncer à vaincre. Sharon ayant refusé de négocier avec Yasser Arafat, réputé obstacle à la paix, sa mort est un cadeau empoisonné. Sharon doit revenir à sa déclaration faite devant le Likoud le 26 mai 2003 : « Maintenir 3.5 millions de Palestiniens sous occupation est mauvais pour Israël comme pour les Palestiniens ». L’idée de donner la Bande de Gaza aux Palestiniens pour solde de tout compte va devoir faire son chemin. Pour cela il faut, face aux colons et à la droite ultra nationaliste et religieuse un bloc conséquent, c’est maintenant possible avec l’éclatement de la coalition de droite et la cohabitation avec les travaillistes de Shimon Pérez.
Il reste aux Palestiniens à élire le modéré Abou Mazen comme président. Le Hamas et le Hezbollah, une fois Gaza « reconquis », seront confrontés à un choix, la lutte nationale ou la lutte dans la nation. Ici aussi la transition est en marche …

La NEP Chinoise

C’est maintenant une certitude, la croissance Chinoise à deux chiffres attire autant qu’elle inquiète. Les industriels se ruent sur ce marché abyssal mais le droit de péage est technologique. Il permet à la Chine de progresser à pas de géant. Le rachat, non sans humour, de la branche PC d’IBM en est l’illustration. La victoire à Taiwan, du Komintang, partisan du statu quo avec la Chine démontre après Hong Kong, la puissance politique retrouvée de l’Empire du milieu. Mais comme toute NEP, la crise des ciseaux entre les villes et la campagne est devant. Le boum de l’accumulation sauvage des nouveaux riches urbains s’accordera mal de l’exigence séculaire de la campagne à la stabilité des prix.

Et l’Europe devint un continent

Avec l’adhésion de dix pays et la perspective de s’élargir à de nouveaux, la géographie a rejoint la politique : l’Europe est un espace régulé, dominé, par la culture d’une Europe occidentale. La paix, la démocratie, la séparation des pouvoirs, une presse libre, l’accès à la culture et à l’éducation pour le plus grand nombre, la garantie de l’inviolabilité de la personne, la parité homme femme, la recherche de l’égalité des chances, une monnaie unique, une libre circulation des hommes et des marchandises et des idées, c’est un tout petit pas pour le socialisme mais c’est un grand pas pour la démocratie. Cet élément majeur de l’histoire Européenne est un devenir fragile, un équilibre en déséquilibre. Il peut à chaque instant s’effondrer sur lui-même car le nationalisme rôde, la marchandisation érode et les inégalités explosent …

La Côte d’Ivoire : une plaie à l’aine socialiste

Nous n’aimions pas le concept d’ivoirité qui en rappelait d’autres que nous combattons en France. Nous n’avions pas apprécié les mesures musclées vis-à-vis de la presse. Nous étions médusé du recours aux patriotes abusivement appelés « sans culotte » par le pouvoir. Nous ne pouvions apprécier le rêve de rééquilibrage stratégique vis-à-vis des Etats-Unis. Nous avons condamné les meurtres de nos concitoyens, les viols, les pillages, les spoliations. Quel socialiste peut être fier de la présidence de Laurent Gbagbo ? Qui peut dire qu’il fait honneur à la gauche Africaine ? Etre à la tête d’un pays dominé dans le marché mondial n’excuse pas tout. La Côte d’Ivoire est dans une spirale dangereuse pour le sous-continent Africain. La France liée par les accords de défense est prise à son propre piège. Elle maintient l’ordre d’un régime qui utilise sa présence pour maintenir le sien.

Les altermondialistes marquent le pas

Depuis le succès mitigé du sommet altermondialiste de Paris Saint Denis, le mouvement n’a pas rebondit a New Delhi. La coordination mondiale de tous les « anti » n’a pas réussi malheureusement à se transformer en un mouvement alternatif.
L’hétérogénéité de la demande est supérieure à la faiblesse de l’offre. Lorsqu’on assiste aux dernières réunions, on est frappé par l’écart entre la critique radicale et l’absence de propositions alternatives. La conversion du Parti des Travailleurs Brésilien à la social démocratie a laissé l’extrême gauche seule le pavé à la main. Certes les assemblées, réunions, forums perdurent ainsi que la baston mais la force propulsive fait faux bond

La France sous anti dépresseurs

Toujours le même président, toujours le même premier ministre, toujours la même politique … lentement la France s’enfonce dans la mélancolie. Elle cherche quelle énergie la sortira de cette douce torpeur du toujours moins présenté avec la conviction bonhomme, que cela va toujours mieux.
Battu, rebattu, abattu, le gouvernement de Raffarin né sous le signe de la méfiance vogue sur les flots de la défiance. Comme à un vieux malade, la droite présente au pays les films qu’il a aimé : « Et la fin des 35 heures ? Non ? Vous aviez apprécié pourtant ! », « Et la sécurité ? Ça vous avait bien plu la sécurité ! ». Mais voilà, rien n’y fait, la crise de confiance est totale. Cette volonté de Jacques Chirac de garder Jean Pierre Raffarin jusqu’au bout de la législature parce que Juppé  ne peut plus, De Villepin ne peut pas, et les autres Alliot Marie, Jean Louis Debré, François Fillon ne font pas le poids. Cet acharnement à ne rien changer. Tout cela  afflige la France même si cela change nos institutions. Car si le Président et le premier ministre sont liés pour une législature, alors ceci combiné au quinquennat et à l’élection du Président avant les élections législatives, nous ouvre le chemin d’une nouvelle pratique de la Vème République. Pour l’instant, en l’absence de contre pouvoir législatif, devant la faiblesse du pouvoir des régions, avec une presse d’interpellation mais sans opinion, une intelligentsia dans la nostalgie et des couches populaires passablement désabusé, des syndicats désunis : le pays se déprécie.

La droite au bord de la crise de nerf

En un an beaucoup de choses ont changé dans la droite parlementaire. Nicolas Sarkozy a transformé le parti du Président en un parti du présidentiable. Alain Juppé condamné à l’exil judiciaire pour un an, touchera après, l’héritage dans la maison Chirac. Philippe Seguin s’est remis à émettre, certes avec discrétion. François Bayrou tente de voler au Parti socialiste le monopole de l’opposition. Et les libéraux se montrent plus efficaces en lobby, contre les 35 heures,  que groupé en faction derrière Madelin.
Jacques Chirac a réorganisé son dispositif, non comme conséquence des élections mais pour faire face à Nicolas Sarkozy. Il tient solidement le gouvernement, la Présidence de l’Assemblée Nationale, celle du Sénat. Si le Président de la République préférera signer une possible victoire du référendum plutôt que d’organiser ce dernier autour de lui. Il fera du gouvernement la task force de la campagne pour relativiser Sarkozy. Ce qui paradoxalement ne milite pas trop pour la victoire du « oui ».
A droite, ce n’est pas la guerre des chefs mais la guerre des nerfs. Il y a des envies de meurtre politique mais personne ne veut passer à l’acte. Chaque acte est pourtant une occasion pour blesser. Chaque phrase est soupesée au poids de la haine. Cette tension sans dénouement mais sans temps mort ni relâche, accentue encore le ressentiment Français à l’égard du gouvernement.
Nicolas Sarkozy est obsédé par Jacques Chirac comme on dit que Lionel Jospin le fut. Jacques Chirac est animé enfin par quelque chose qu’il connaît bien, barrer la route à un concurrent. Mais dans quel but ? Le sait-il lui-même ?

Le « oui » socialiste

Il y avait de quoi redouter ce débat. Et son succès a laissé des traces, on ne tardera pas à s’en apercevoir. Mais l’ampleur de la participation électorale et du score est venue clore une controverse essentielle : L’Europe, et confirmer une orientation réelle : Le réformisme.
Tournant social démocrate donc et après le « oui » au traité constitutionnel qui lui doit beaucoup, Lionel Jospin se fait référence et François Hollande devient tendance. Dominique Strauss Kahn se recentre et Laurent Fabius veut éviter la descente.
Il y a quelques échéances qui vont permettre de nouveaux échanges : La question turque, le projet, mais surtout le traité constitutionnel. Mais n’oublions jamais que ce les adhérents plus proches des sympathisants qui sont venus « corriger » le centre de gravité des militants. Ils l’avaient déjà fait pour Lionel Jospin contre Henri Emmanuelli en 1995. Ils le referont demain.
Car si Chirac et l’UMP joue leur avenir et le Parti socialiste joue son crédit.

2005 : Année socialiste

Nos compatriotes Georges Malbrunot et Christian Chesnot sont toujours otages en Irak. Souhaitons leur libération et que l’année 2005 – année socialiste – puisque celle du centenaire de la fondation de la SFIO soit heureuse pour tous.

A l’année prochaine !

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