Identité socialiste et projet européen

par · 1 février 2005

L’universalisme de la révolution française posa à la fois la question de la nation, creuset de la démocratie, et celle de son extension, face à la sainte alliance des monarchies. Mais c’est la révolution de 1848 qui mis à l’ordre du jour, concrètement, la question européenne pour le mouvement socialiste… « De Londres à Paris, Budapest et Berlin… ». Lamartine qui, à deux pas de la rue de Solférino, imposa le drapeau bleu blanc rouge, « qui fit le tour du monde », plutôt que le drapeau rouge ! Ce ministre des affaires étrangères du gouvernement révolutionnaire provisoire mis fin, le 4 mars 1848, au mythe de la propagande révolutionnaire par son « manifeste à l’Europe ». L’ambition principale de sa déclaration était de laisser les armées révolutionnaires et le souvenir de l’an 2 pour lui préférer une politique d’influence: « elle (la France) ne fera pas de propagande sourde et incendiaire chez ses voisins …Elle exercera par la lueur de ses idées… ». La France révolutionnaire renonçait à dicter sa parole au monde, mais ne renonçait pas à lui en indiquer le chemin. Cette démarche faite de principes pour nous, et d’influences dans le respect des autres, fut l’identité européenne de la gauche non communiste. Depuis 1848, nous ne renonçons jamais à une Europe républicaine, sans jamais tenter de l’imposer par un dictat aux peuples d’Europe. Nous nous souvenons que Hegel vit dans Napoléon « la république à cheval » mais combattit vite  la France en hermine ! La gauche non communiste et socialiste fit de cette démarche européenne son identité. Elle maria toujours la nation et l’inter-nationale.
Jaurès, dès 1905, soulignait que démocratie et nationalité sont « unies en un même foyer ». Mais c’était pour ajouter aussitôt que tout le sens de la « révolution socialiste » est d’élargir graduellement la démocratie au-delà des frontières de la nation, pour la porter au niveau d’extension et de puissance que le capital a depuis longtemps atteint.

Si cela était vrai à l’époque des premiers pas du capitalisme industriel que dire d’autre aujourd’hui où domine la mondialisation.

La Nation fut la meilleure et la pire des choses. Elle porte en son essaim la démocratie mais aussi le nationalisme qui est selon la formule de François Mitterrand « l’anti chambre de la guerre ». Le projet européen c’est briser le nationalisme pour étendre la démocratie. C’est la paix perpétuelle sur le continent européen comme condition préalable à la reconquête de l’universalisme de la volonté républicaine. Il n’y a pas seulement, pas totalement, chez Blum, Mitterrand ou Mendès un pacifisme revendiqué comme « un plus jamais ça » après la barbarie guerrière. Il y a la conviction que l’extension de la démocratie et de la République nécessite de maintenir en respect le nationalisme. Comme cela ne peut se faire à la pointe de la baïonnette, ce qui aurait été pou le moins contradictoire. Il est nécessaire de faire coopérer les nations, aux histoires et cultures différentes, même à pas de tortue, pour accoucher de la démocratie européenne.

Peu suspect de complaisance à l’égard du « nivellement démocratique » et de son « avatar socialiste », Nietzsche n’en saluait pas moins dans la figure du communard parisien le prototype de « l’européen porté à son extrême ». Est-ce à dire qu’une affinité secrète lie de manière indissoluble l’interminable combat pour la justice sociale à la réalisation tâtonnante de l’unité européenne ? Pas si simple. Au XIXe siècle notamment, le socialisme a pu se définir en effet par la seule exigence d’une rationalisation des activités économiques, rattachées à un Etat-nation considéré comme le centre directeur et conscient de la société tout entière. Dans une telle perspective, le socialisme peut aussi bien prendre la forme de « l’Etat commercial fermé » imaginé par Fichte, refusant les échanges marchands avec l’étranger au nom d’une souveraineté nationale réduite à l’autarcie économique – qui sait si cet idéal n’a pas un jour inspiré Jean-Pierre Chevènement ! Et si d’aventure on s’avise, avec Marx, que les marchés nationaux sont intriqués dans un réseau trop dense pour que le repli protectionniste puisse être viable, l’Europe risque d’apparaître comme un horizon trop restreint pour un combat émancipateur voué, comme le capitalisme qu’il combat, à un destin mondial. Si « les travailleurs n’ont pas de patrie », et que le marché a déjà réalisé l’unité du monde, à quoi bon s’attarder à une quête désuète de l’unité européenne ? Au lendemain de la guerre de 1870 et de la Commune, c’est Renan, et non pas  Marx, qui rêve de voir un jour les nations ensanglantées se rassembler dans une « Confédération européenne »…

Reste que le Manifeste de l’Internationale (première du nom), aussitôt après avoir réputé apatride un prolétariat  privé à l’époque du droit de suffrage sur tout le continent européen,  invite dès la phrase suivante la classe-paria à  s’ériger en « classe nationale » – « the leading class of the nation », précise la traduction anglaise de 1888. Est-ce à dire que décidément, le socialisme ne peut s’épanouir que dans le cadre de l’Etat-nation ? Non pas ; mais, bien plutôt, que le socialisme est dans la démocratie comme un poisson dans l’eau, et que pour longtemps la nation lui aura été l’aquarium où s’ébattre à son aise. Mais pas au point d’y perdre son désir d’aller vers la mer…

Le socialisme ne se sert de l’idée de patrie que pour l’agrandir aux dimensions d’une Europe dont les racines et la culture communes font la terre d’élection de la Justice. Tel était déjà, prétend audacieusement Jaurès, le rêve auguste de Jeanne d’Arc : « Il n’y a dans son âme, dans sa pensée, rien de local, rien de terrien… Elle vivait d’autant mieux avec la grande communauté de la patrie qu’elle pouvait, sans trouble, emplir l’horizon silencieux d’une douleur et d’une espérance qui allaient au-delà ».

A l’heure où les Etats sont mis en concurrence et sévèrement évalués par les marchés où ils sont enchâssés, et où seul Jean-Pierre Chevènement rêve encore d’une économie nationale enclose dans les frontières étatiques, on peut comprendre pourquoi, plus que jamais, le chemin du socialisme passe par la confédération européenne : c’est à l’échelle du continent seulement qu’on peut réaliser l’avènement d’une puissance ayant la force politique de prendre des décisions permettant de maîtriser les effets du marché et d’imposer des réglementations susceptibles d’avoir un effet redistributeur. Faute qu’existe un peuple européen capable d’imposer la fondation d’un Etat européen, c’est à la politique démocratique fondée sur une constitution qu’il incombera de façonner petit à petit une « conscience civique européenne ».

Rien dans cette constitution n’est contradictoire à cet idéal. Mais cet idéal est aujourd’hui parti constituante, si je puis dire, de l’identité socialiste, même s’il ne s’y réduit pas. L’Europe sera un moyen et pas une fin. Mais un moyen indispensable constituant du socialisme démocratique. Face à ce destin prométhéen du socialisme européen, il n’y a que l’adaptation au marché ou l’enfermement dans des murailles de papier. Le socialisme européen ne remet pas en cause le génie Français, cet idéal lui permet de redéployer ses ailes.

François Mitterrand, européen s’il en fût, aimait à dire : « La France est notre patrie et l’Europe notre avenir ». Il ne lui est jamais venu à l’esprit d’imposer la pensée socialiste aux peuples d’Europe même s’il n’a jamais désespéré qu’elle fût son destin.

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