La révolution néo-conservatrice… et les raisons de la conjurer

par · 10 décembre 2005

Le 19 juillet 2005 après avoir « contester » la « Garden Party » du Président de la République, Nicolas Sarkozy s’épanche dans Libération : « le modèle social français n’est plus une question taboue ». Le ministre de l’Intérieur, Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, Président de l’UMP et candidat à la présidentielle, vient de trouver son emblème sur le champ de bataille idéologique de la droite, déjà passablement jonché de concepts, « ordre et profit ». Il fixe ensuite la feuille de route à ses troupes réunies, dans une station balnéaire huppée, sorte de « Neuilly sur Mer » : à La Baule, l’indexe pointé et l’air martial, il déclare  « la rupture avec le modèle social français », avec des accents qui rappellent un vieux maréchal le 11 octobre 1940 qui fustigeait « les faiblesses et les tares de l’ancien régime politique ». Il évoque au mot près les paroles de Pétain, la nécessité de « repousser l’idée fausse de l’égalité » et la « nécessaire égalité des chances données à tous les Français ».
Le même discours sur le mérite dans le travail : « je ne connais qu’un seul système qui permette d’augmenter le pouvoir d’achat des Français, c’est de leur permettre de travailler plus » (Convention nationale de l’UMP du 7 septembre 2005). Ou la même préférence nationale chère à Le Pen : « cela ne me choque pas d’autant plus qu’elle existe dans la fonction publique ». Tout le bastringue idéologico-politique du GRECE et du lepénisme est dorénavant recyclé. Ce qui permet à Nicolas Sarkozy de déclarer benoîtement… le 9 avril 1998 : « Dans le discours des dirigeants du FN tout n’est pas inacceptable. Mais la partie inacceptable pollue tout le reste du programme ». Excusez du peu ! Et lorsqu’on lui pose question sur son OPA sur l’électorat frontiste, il répond dans un avion qui l’emmène dans le Cantal le 30 juin 2005 : « Pourquoi chercherais-je l’électorat du Front National ? Je l’ai déjà ». La rupture ! Il assène devant la réunion des cadres de l’UMP du 21 juin 2005 : « Je souhaite que nous fassions le tri entre ce qui est un acquis social et ce qui n’est que le produit d’une habitude, d’une lâcheté ou d’un oubli » ! Il se veut déjà bushiste ! « Certains en France m’appellent Sarkozy l’américain. J’en suis fier » (le 12 juillet 2005). Il se veut promoteur du communautarisme ! « Lorsqu’il y a un prêtre ou un pasteur dans un village pour s’occuper des jeunes, il y a moins de laisser-aller, de désespérance et finalement de délinquance » (le 21 juin 2005). Sarkozy version Mancel  n’a plus d’état d’âme ! « Aujourd’hui, un étranger en situation irrégulière à plus de droits aux soins gratuits qu’un smicard qui paie ses cotisations. Ce n’est pas acceptable ». Tout cela est connu, tout cela est répertorié… Et pourtant, Sarkozy jouit vis-à-vis des médias d’une impunité remarquable… Il est le seul homme politique à pouvoir faire interdire un livre sur lui. Il tient son « petit monde » en respect. Comment en est-on arrivé là et où veulent-ils en venir ?

Faire autrement …

Loin de son époque gaullienne, la droite française était devenue balladurienne. Elle rêvait avant l’heure d’un blairisme de droite où l’adaptation au nom des anglo-saxons serait sa raison. Elle fut battue par un mensonge – la fracture sociale. Elle comprit que le libéralisme ne s’imposerait pas en France comme idéologie frontale, coincée qu’elle était entre une extrême droite nationale populiste et une gauche débarrassée du couteau entre les dents du communisme. Elle conçut alors une fascination pour Georges Bush et ses néo-conservateurs et un frisson coquin pour la synthèse poutinienne : ordre-nation-marché. La défaite d’Alain Juppé en novembre-décembre 1995 sur la question des retraites et la raclée aux élections législatives la laissa sans voix, acheva de la convaincre. Décidément il fallait faire autrement…

Une première étape : le « déclinisme »

Le coup d’envoi fut une magnifique campagne sur le déclin par un de ses meilleurs polémistes : Nicolas Baverez. Ces « Les trente piteuses » marquent le commencement d’un pilonnage sans relâche sur la France qui s’en va.  Ce point de départ est essentiel car la perte du rang produit le « sursaut de l’adaptation ». On se souvient ce que disait Pierre Vial, Secrétaire Général du GRECE, en janvier 1979. Il s’agissait d’une polémique – déjà – sur la révolution libérale, écrite – déjà – par un ministre de l’intérieur, Michel Poniatowski à propos – déjà – d’un emprunt à la nouvelle droite. Bref, Pierre Vial disait : « Pour nous le culturel conditionne le politique, c’est ce que nous appelons la « métapolitique », et c’est à travers Gramsci que nous sommes venus à la lecture de l’Histoire » (Le Matin de Paris, 25 juillet 1979). Le « déclinisme » est un moment de la nouvelle offre politique de la droite. L’énorme polémique autour de la « faillite de la maison France » avec ses déficits colossaux participe de ce combat culturel. La globalisation de tous les déficits passés, présents et « à venir » tente de légitimer l’idée « on ne peut réformer ». Car une fois cette position étayée, on comprendra que dans ces conditions « il faut rompre avec notre modèle ». Et devant la catastrophe annoncée sans les moyens de la conjurer, le bon peuple doit abjurer et renoncer à l’égalité.

« La peur de l’homme blanc »

Car la deuxième phase de l’offensive prend la forme d’une charge contre les traits spécifiques du modèle français. Et c’est Edouard Balladur en personne qui la porte. Dans un ouvrage demeuré confidentiel « La fin de l’illusion Jacobine », l’ancien premier ministre a étayé toutes les références sarkozystes. Balladur sherpa de Sarkozy, un juste retour des choses… Résumons son propos : la religion détermine en profondeur la nature d’une civilisation ! On ne s’étonnera donc pas de la génuflexion de Sarkozy devant son engagement religieux in « La République, les religions, l’espérance ». Une fois ce présupposé posé, le candidat malheureux à la présidentielle conclut : « il faudrait aujourd’hui mesurer l’irréalisme, la dangerosité, et même l’ineptie du projet universaliste » (p. 46). L’ineptie viendrait de la prétention prêtée à l’universalisme à vouloir au nom d’une soi-disant conception du citoyen  uniformisée (droit-de-l’hommiste) à nier par là même l’identité des peuples ancrée dans leur religion. On comprendra mieux le mépris de Nicolas Sarkozy vis-à-vis des droits de l’Homme : « Tous les droits-de-l’hommistes de la création passent devant la Porte de Saint Ouen en disant « mon dieu les pauvres » puis s’en vont pour aller dîner en ville » (Le Monde du 24 octobre 2002).

Mais cette resucée du « choc des civilisations » ne vise pas, pour Balladur, à revisiter les relations internationales. Elle conduit à stigmatiser cette minorité musulmane devenue significative dont il transpose la conflictualité (p. 13). Le raisonnement est simple : le fait religieux détermine la civilisation voire l’identité des peuples. Et c’est le jacobinisme universaliste, parce qu’il veut uniformiser, qui crée le conflit. Car l’Islam n’est pas capable d’évoluer. Il faut donc renoncer à l’illusion jacobine pour accepter le monde tel qu’il est, c’est-à-dire rempli de différences. Le différentialisme cher à l’extrême droite culturelle du GRECE est ainsi réinvesti contre le jacobinisme. La laïcité sera donc réduite à la seule tolérance religieuse : « La laïcité c’est le droit de croire et de pratiquer sa religion de manière libre, publique et égale pour tous les cultes », écrira Nicolas Sarkozy dans « La République, les religions et l’espérance » (p. 168).

Du génie français cher au gaullisme, nous voilà passé au génie chrétien. Et évidemment dans ces conditions, l’entrée de la Turquie dans la communauté européenne, cela fait un peu tache ! La France et l’Europe doivent se fondre aux regards de leurs racines communes. Et l’alliance avec les Etats-Unis est tout autant organique en raison de leur communauté d’appartenance à l’occident chrétien. « Les Indo-européens sont à l’origine de la société occidentale blanche » aurait dit Michel Poniatowski ou le GRECE. Mais cette « peur de l’homme blanc » devant le métissage culturel, spirituel et racial est un support autrement plus solide que la croyance dans la main invisible du marché. Elle fonde – au travers d’un voile d’ignorance évidemment – le recours à l’ordre. Ceci fonctionne d’autant plus que le désordre est partout, dans la rue, à l’usine, au bureau, si ce n’est dans le monde.

Derrière la rhétorique de l’ordre, la rupture libérale

Le libéralisme avance masqué derrière une demande conservatrice au sens étymologique du terme. Ce qui fait dire à Nicolas Sarkozy, au Times magazine – s’il vous plait ! – « Je suis conservateur libéral et je crois en l’économie de marché ». Le libéralisme n’est pas pour lui une remise en cause des acquis, un culte du marché, une flexibilité à tous les étages. C’est un facteur d’ordre pour rejoindre la grande communauté occidentale. C’est une évidence face au déclin de la France. C’est une nécessité face à l’échec de notre singularité dans la mondialisation. C’est une solution pour débloquer la situation. La droite fait ainsi le détour par la rhétorique de l’ordre pour mieux imposer le marché. Nicolas Sarkozy veut chevaucher la peur pour accoucher de son projet sans heurt. Et c’est ainsi que le ministre de l’intérieur peut articuler son « conservatisme de rupture ». Son but énoncé : remodeler toutes les relations sociales et culturelles issues des trente glorieuses. Son moyen : remettre de l’ordre dans la maison France bloquée par les fainéants, les tire aux flancs, la racaille, eux-mêmes en proie à un islamisme inassimilable. Son ennemi c’est le modèle français. Le modèle français compris comme une variante spécifique de l’Etat social européen est un compromis toujours en devenir entre marché et public, un point d’équilibre sans cesse renouvelé entre marché d’une part, et droits sociaux et redistribution d’autre part.

Pour nous socialistes, l’humain n’est pas une marchandise et faire la société passe avant libérer le marché. Nous voulons une société juste même si nous n’ignorons rien des difficultés, des scléroses dudit modèle. Le combat se situe entre ceux qui veulent le rendre à ses origines, la protection, les promotions, l’innovation, et ceux qui veulent rompre avec lui par peur, réelle ou supposée – peur d’un destin à la Venise ou Florence, puissantes du XIIème au XVème siècle, mais déclinantes par la suite face aux barbares. Ce débat là se dénouera en partie lors des présidentielles. Ce qui donnera à l’élection son enjeu historique. Car c’est bien de cela dont il s’agit !
Alors reprenons, la feuille de route de Villepin fixée par Jacques Chirac. Ce n’est pas la présidence, Jacques Chirac n’a pas cette générosité là. Mais c’est contenir Nicolas Sarkozy. Nicolas Sarkozy qui est le trait d’union des gouvernements Villepin-Raffarin et du quinquennat Chirac. L’homme qui fut le ministre de l’intérieur, le ministre de l’économie et des finances, à nouveau ministre de l’intérieur, est devenu le patron du parti du Président unifiant la droite. A la fois Fouquet et Fouché, il se voit un destin à la de Gaulle. Celui-ci rompit au travers d’un gouvernement fort avec la fin de l’empire colonial, troqua ceci contre l’indépendance nucléaire pour préserver l’essentiel la France. Et il tourna celle-ci vers l’Europe en la réconciliant avec l’ennemi de toujours : l’Allemagne. La gauche fut hors jeu de cette réorientation et l’extrême droite marginalisée. Le Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine n’a pas la vue stratégique d’un de Gaulle ou d’un Mitterrand. Il instrumentalise plutôt qu’il ne vise. Avocat de toutes les causes, il n’a pas fini d’en épouser. Mais la nature de sa candidature est un carrefour entre une demande profonde de la droite, un espoir des marchés, une nécessité électorale, une exigence politique. Il y a la tentative de rencontre entre un homme et une demande qui si elle n’est pas celle d’un peuple est bien réelle : le marché et sa nouvelle aristocratie.

Retour sur les événements

Suite à la défaite du référendum sur le traité constitutionnel, le Président de l’UMP doit « s’avaler »  un premier ministre concurrent qui a une toute autre allure que le bourgeois gentilhomme Raffarin. Mieux l’ancien secrétaire général de l’Elysée tente de crédibiliser une voie nouvelle faite de pragmatisme dans sa marche au libéralisme. Cette troisième voie entre une gauche réputée immobile et un Sarkozy radical pouvait, tant que Villepin ne gouvernait pas, donner l’illusion d’un été indien dans les sondages. Nicolas Sarkozy ne voulait pas se laisser enfermer d’autant que ses déboires conjugaux commençaient à faire jaser. Il radicalise donc le discours avec la thématique de la rupture et endosse totalement la nouvelle offre idéologique de la droite. Il prend ses distances lorsque le premier ministre fait ses premiers pas de libéral musclé – SNCM, nouveaux contrats d’embauche, forfait hospitalier de 18 euros. Puis précipite par la provocation le discours de la « différenciation sécuritaire ». Il déclare lors du déplacement du 20 juin 2005 à La Courneuve : « Dès demain, on va nettoyer au Karcher la cité des 4000 ». Il instrumentalise avec délectation le drame des squatts parisiens. Le 27 octobre, deux jeunes de 15 et 17 ans meurent électrocutés après s’être introduits dans un transformateur électrique à Clichy-sous-bois. Le ministre de l’intérieur Sarkozy vole au secours du Président de l’UMP en difficulté. Il prend l’affaire en main. Le Premier ministre laisse faire par calcul et opportunité ministérielle. Le terme « racaille » fait débat. Monsieur Azouz Begag, proche du premier ministre, fait entendre sa voix réprobatrice. De Villepin le reçoit sur le même plan que Sarkozy. Le couple Chirac-de Villepin pousse à la faute le ministre de l’intérieur qui a fait de la lutte contre l’insécurité son terrain de « je ».

Mais les banlieues s’enflamment, le groupe UMP s’embrase. De Villepin, le 2 novembre, doit faire face à la fronde des parlementaires. Il se fâche. L’UMP se cabre. Le week-end des 5 et 6 novembre est torride, 1300 voitures sont brûlées. A Evreux, ville du principal soutien de Villepin, Jean-Louis Debré, c’est l’émeute. Le Président de l’Assemblée Nationale appelle à la fermeté. Mieux, il reçoit le ministre de l’intérieur dans sa bonne ville. A cet instant, Sarkozy a la main, il réclame « l’état d’urgence ». Et dans une France tout aussi interloquée par ce qu’elle voit dans les médias français que l’image qu’elle donne au monde, la partie est facilitée. Sarkozy est partout fauteur de troubles : provocateur le samedi soir sur les Champs Elysées, Père Fouettard devant l’Assemblée, impérieux au journal télévisé. C’est le leader Sarkozo ! Et Sarkozy obtient le couvre-feu et par là même la confiance de l’UMP-UDF et de l’écrasante majorité des Français.  Le 14 novembre, Jacques Chirac qui a mis ses lunettes pour voir la crise de près, tranche pour son ministre de l’intérieur. De Villepin rend les armes et prononce un discours sarkozien sur l’immigration qu’il veut lui aussi non subie. Nicolas Sarkozy s’envole dans les sondages, active les « primaires-plébiscites » dans son parti. Et comme s’il voulait confirmer notre thèse, s’attaque… aux ZEP, aux fonctionnaires… et à l’immigration.

« Le rôle positif » de la colonisation et les you-you

Le Président de l’UMP veut être l’alternative dans la droite. Il estime que les réserves sont à droite, car Bayrou bloque le centre dans une hostilité à Chirac-Villepin. Il ne souhaite pas être enfermé comme le furent Chirac-Balladur-Jospin, candidats gouvernants, dans une démocratie punitive qui conduit une part non négligeable des français à punir ceux qui nous gouvernent. Le Président de l’UMP estime avoir en main la carte maîtresse du moment de sa démission. En novembre par exemple, au moment où les socialistes désigneront leur candidat. Il veut se présenter à ce moment à la fois comme garant de l’ordre et comme vecteur du mouvement. Il se prépare à stigmatiser la gauche « naine » et « immobile », tout en se présentant comme le rempart à Jean-Marie Le Pen qu’il aura lui-même mis en scène. Il a déjà mis en marche sa révolution néo-conservatrice. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les évènements depuis quelques semaines.

Le deuxième alinéa de l’article 4 de la loi du 27 février 2005 par exemple, « les programmes scolaires reconnaissent (…) le rôle positif de la présence française outre-mer notamment en Afrique du Nord ». Au-delà du débat historique, si on fait cette loi c’est pour souligner un manque. Et cette réparation est une négation de la lecture – sûrement imprécise – de l’histoire coloniale mais qui a toujours été faite par la gauche. Elle s’inscrit idéologiquement dans le cours décrit plus haut de l’apport de l’occident chrétien à l’humanité. Elle prépare l’offensive contre ces peuples qui n’ont pas su conserver cet héritage progressiste pour déboucher sur la lecture ethnicisée des banlieues où l’Islam et la haine de la France seraient aux commandes. Ce n’est pas la France « qu’ils » haïssent mais l’ordre. Ce n’est pas l’Islam « qu’ils » encensent mais les noirs américains. Formidable contresens qui se veut sens pour la prochaine présidentielle.

Et l’offensive continue, au travers de la dénonciation des mariages blancs, à propos du regroupement familial. Un parlementaire de droite qui ne veut entendre que Jeanne d’Arc perçoit des « you-you » à chaque mariage de couleur. Dans le même temps on aura vu un Vice-président de l’Assemblée Nationale, entre deux patrouilles de nuit, dans sa ville coquette, demander sous les caméras du 20 h, l’autorisation de prier avec les musulmans pour la rupture du jeûne… bonjour, le centenaire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat ! Et ceci alors qu’aucun geste n’est par contre venu dénoncer ni même excuser le lancer d’une grenade lacrymogène dans une mosquée.

La partie n’est pas perdue

Dans la confusion subie et orchestrée, Nicolas Sarkozy a fait déjà de gros dégâts. Mais le Président de l’UMP se trompe de période. La séquence ouverte par le choc pétrolier de 1974 se referme par le nouveau choc pétrolier de 2005. Les économies ont urgemment besoin d’un Etat stratège. La page ouverte par Reagan et Thatcher qui correspondait au décollage du marché mondial et la nécessité d’un monde sans règles d’Etat s’achève. Les économies mondiales se sont restructurées. Depuis le début des années 1970 et le premier choc pétrolier, la France a d’abord mené une politique pour les entreprises. Puis elle a restructuré les mines dans le Nord, la sidérurgie lorraine, les secteurs de l’automobile, les chantiers navals ou encore la pêche. Elle s’est modernisée dans le service public des transports, de l’aviation ou encore de l’électricité et des télécommunications. Elle a atteint la masse critique mondiale dans le système bancaire, les assurances, le ciment, le bâtiment, l’eau ou les industries pharmaceutiques. Le CAC 40 est dans la mondialisation alors que les PMI-PME ne sont pas encore en Europe. Mais en trente ans, tout notre système productif a été bouleversé, modifié, remodelé. La France est aujourd’hui beaucoup plus compétitive qu’il y a trente ans.

Mais dans le même temps, que de dégâts en terme d’emploi ou de protection sociale ! Ne s’est-il pas exprimé au-delà du rejet de Chirac lors du débat sur le traité constitutionnel un « Assez ! » qui brise tout sur son passage.  Romano Prodi qui n’est pas à proprement parler un gauchiste a résumé la situation européenne et donc française dans le numéro de Marianne du 3 au 9 décembre 2005 : « Nos peuples ne veulent pas du modèle anglo-saxon. Tous les intellectuels nous serinent « Blair, Blair, Blair ». Mais ce n’est pas du tout l’avis des peuples. Voyez le cas des pays scandinaves. Il prouve que la compétitivité économique est parfaitement compatible avec un haut degré de protection sociale. Voyez aussi le résultat des élections en Allemagne. On s’attendait à un raz-de-marée néolibéral, mais, quand Angela Merkel en a rajouté dans le monétarisme, elle a commencé à perdre des voix. Sans parler de l’ouragan Katrina qui a aussi joué un rôle dans les élections allemandes car il a mis en relief l’effet catastrophique d’un « désengagement total de l’Etat ». Dans ces conditions, il n’est pas certains que Nicolas Sarkozy puisse imposer même par le détour de la sécurité « la société précaire » induite par l’idéologie qu’il prône. Les peuples d’Europe veulent défendre l’Etat social. Ils souhaitent garantir un présent et un avenir à leurs enfants. Ils cherchent la promotion pour eux et pour leur famille. Ils se sentent bridé par un marché qui ne reconnaît que la marchandise et pas la création. Ils souffrent psychiquement de cet individualisme consumériste. De ce « je » qui n’est plus qu’un « moi » passif, siège de sentiments, d’affectif, d’impulsions orientées dans un monde miroir, cette tyrannie de l’intimité qui tue l’intimité mais qui est propre au marché. Il y a, il existe une formidable frustration citoyenne due à la toute puissance du marché lui-même médiatisé. Elle ne demande qu’à s’exprimer, à se déployer. On l’a vu dans le débat sur le traité constitutionnel. Pour l’emporter, il faut une France qui a peur, qui a peur du noir, qui a peur de tout et de rien.

Il n’est pas impossible que les Français gavés de phrases sur la sécurité, mais confrontés au bilan de la droite et à l’insécurité sociale décident d’une autre voie. Il n’est pas certain que l’aspiration à une vie ordonnée débouche sur l’ordre de la vie pensé par les néo-conservateurs. Il n’est pas sûr que la puissante aspiration à l’égalité soit reléguée aux accessoires de l’Histoire. Il n’est pas donné que la France veuille mourir d’ennui entre marché et télé. Il n’est pas démontré que la frilosité et les hantises de l’immigration soient devenus obsessionnelles pour les Français comme le pense Sarkozy. Il n’est pas donné que Sarkozy soit le seul candidat de l’UMP ni que Chirac ait envie de le faire gagner. Il n’est pas prouvé que la fracture du « oui » et du « non » perdure à gauche. Il n’est pas évident que le syndrome du 21 avril à l’œuvre dans la gauche ne provoque pas un sursaut utile. Il n’est pas certain que l’électorat centriste à force d’avoir été chauffé goûte le retour dans la maison Sarkozy, surtout si ses fondations flirtent avec le FN.

Un ordre socialement nécessaire, une égalité réelle, une société juste, une fraternité laïque, ce sont les soubassements d’une majorité de Français. Les Français ne sont pas ennemis de la rénovation, ils sont les adversaires du « toujours moins ». Face à la rupture avec notre modèle peut s’imposer son renouvellement de notre modèle entre garantie et renouveau. La gauche peut en appeler au renouvellement de notre modèle, à la construction d’un nouveau compromis. Le climat est volatile, la gauche peut le cristalliser. Il n’est pas nécessaire pour cela de promettre des lendemains qui chantent ou du sang et des larmes. Mais il faut indiquer un nouveau chemin.

Il faut d’abord se convaincre de l’enjeu. La révolution néo-conservatrice est en marche. Il faut ensuite se persuader du rapport de force. Il est moins défavorable qu’on le dit. Il faut enfin avoir confiance en ses propres forces. Les Français veulent un nouveau compromis. Les socialistes peuvent faire autre chose que la droite et autrement que ce que fit la gauche. C’est tout le sens du travail de notre revue.

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