Villepin ou la tragédie du prétendant

par · 24 mars 2006

Le quinquennat de Jacques Chirac sera celui du malentendu voir du mal entendant. Le Président de la République fut mal élu. On ne vit que sa victoire mais elle cachait sa faiblesse. Miraculé d’un 1er tour qui doit tout à Charles Pasqua et à la division de la gauche. Il ne pouvait compter sur ses propres forces, tant celles-ci après un septennat chaotique, étaient réduites. Il s’empressa de créer l’UMP comme on se donne de l’air. Donna Raffarin à la France et parti visiter le monde. On vécu sur une illusion, celle d’un état-UMP détenant tous les pouvoirs. La réalité était tout autre. La France n’avait pas réinvestit la Chiraquie mais éliminer Le Pen. La différence est de taille, le régime n’avait pas d’assise, le quinquennat n’avait pas de mandat. Pourtant Chirac/Raffarin adoptèrent un profil haut, celui d’un libéralisme patelin, s’attaquant aux retraites, à la Sécurité Sociale, au Code du travail, revenant sur les 35 heures, bloquant les salaires des fonctionnaires, supprimant les emplois jeunes. Chirac agissait comme si il fallait gommer sa cohabitation avec Lionel Jospin, défaisant la gauche plutôt que refaisant la France. Hormis un bref moment d’Union nationale à propos de l’Irak. La France se cabrait contre une potion aussi amère que peu amène. La déroute des Régionales, la banqueroute des Européennes, manifestaient le peu de prise de Jacques Chirac sur la France.

Dans le même temps, le Président était combattu en sa maison par le petit Nicolas qui voulait devenir grand. Ne se refusant rien, le ministre de l’Intérieur devint ministre des Finances tout en emportant le parti du Président, immédiatement transformé en parti du présidentiable.

Jacques Chirac isolé dans le pays et marginalisé dans son propre parti, n’eut alors comme porte-parole, une fois l’exil Québécois de Juppé entamé, que le brave Jean-Louis Debré. Le Perchoir comme soutien ce fut un symbole.

Le refus du peuple d’entériner la Constitution Européenne, acheva de miner un quinquennat déjà mal engagé. Le pépin de santé vint symboliquement tout confirmer.

Le Président de la République, que Nicolas Sarkozy ramenait avec bien peu d’égards vers la sortie, décida de fixer un but à la fin de son règne… contenir le Président de son propre parti… vaste programme !

Il s’en suivit une valse hésitation Alliot/Sarkozy/Villepin qui déboucha sur la nomination de ce dernier. La feuille de route du « barde Bonapartiste » fut de barrer la route du « 1er flic de France », soutien de sa majorité. L’ambiance fut à ce point chaleureuse que Sarkozy s’autoproclama Vice 1er ministre, ce que Chirac s’empressa de nous annoncer. Puis « Sarko » déclara au peuple ébahis qu’il revenait à l’Intérieur pour éviter les mauvais coups de son prédécesseur.
Le 1er ministre fit voir sa chevelure, présenta sa musculature sortant de l’eau. Et il adopta la posture de l’homme nouveau. Cela marcha si bien qu’il finit, comme d’autres, par croire qu’il avait un destin. Pendant ce temps Nicolas Sarkozy sculptait les siens dans bois dur de la « théologie de la rupture libérale ».
Ces deux-là se chamaillaient tellement que les déclarations de l’un mirent le feu aux banlieues et le pragmatisme hautement libéral de l’autre finirent par indisposer les syndicats les mieux disposés…

On en était là lorsque Villepin pris un coup de sang vis-à-vis de celui dont il dit avec élégance qu’il n’est pas un homme et qu’il est encore moins un homme d’état.

Ceci déclencha la guerre des trois. Jacques Chirac fit son footing de promesses habituelles en début d’année. Nicolas multiplia les provocations verbales et Villepin, sans crier gare, proposa le CPE.

L’objectif était transparent. Il n’avait rien à voir avec les jeunes mais tout à voir avec l’envie de dérober à Sarkozy le cœur de la droite et s’émanciper d’un Président finissant et donc encombrant.

Sabre au clair, drapeau libéral à la main, Villepin traversa le pont de la Concorde comme s’il s’agissait du Pont d’Arcole. Point de négociations, coupant court le débat parlementaire. Il toisa la France en lui promettant le bonheur, en ne pensant qu’au sien.

Les sondages étaient excellents et les bonnes âmes disaient aux quatre coins de la France que les Français préféraient cela plutôt que rien. Comme on le dit au football : un vrai hold-up.

Et puis patatras. La gauche s’unit. Les syndicats en firent autant. Le MEDEF fit la moue et les jeunes entrèrent en résistance.

Comme pour le CIP de feu Monsieur Balladur, un autre 1er ministre de Chirac qui s’y cru. Décidément Chirac n’a pas de chance avec ses 1ers ministres. A moins qu’à force de les chauffer, de peur de les affronter, cela finisse par leur monter à la tête.

Comme pour le CIP donc, on cru que les vacances de février feraient l’affaire. Et qu’il se trouverait bien un syndicat pour « toper là ».

Mais voilà la France vit dans ce projet, puis dans ce texte, ce qu’elle ne supporte pas : un libéralisme rampant. Et d’un seul coup, celui qui se rêvait Bonaparte se vit affublé du bonnet de « Monsieur précarité ». Cela n’a pas la même allure. Ce que ne comprennent pas les dirigeants de la droite, ce que ne perçoit pas une certaine aristocratie française, c’est que la France vit une crise comme elle n’en a connu que deux ou trois fois depuis le début du 19ème siècle : celle des années 30 autour de l’industrialisation française, celle des années 60 autour de la décolonisation. Aujourd’hui les français sont confrontés et depuis plus de vingt ans à la crise de la désindustrialisation consécutive à la mondialisation.

La France a soif de protections, de promotions, de précautions même si elle n’est pas hostile à l’innovation qu’elle consomme beaucoup.
La chanson libérale de l’adaptation qui résonne aux oreilles des français comme un toujours moins, ne passe pas. Lorsqu’il n’y a pas de visibilité, de progrès, on ne peut faire de compromis.

Dire aux français et particulièrement aux jeunes, pour combattre la précarité, il faut rendre votre situation précaire, cela ne pouvait pas passer. Le pays fut debout, l’UMP à genoux, le 1er ministre considéré comme un fou.

Villepin se voyait au zénith, le voilà contraint de baisser pavillon. L’épisode croquignolesque de la négociation avec les syndicats illustre au plus haut point l’aveuglement de Villepin. Reculant sans reculer, tout en reculant sans abroger, il a cru que les syndicats à la veille d’une grève et d’un congrès pourraient céder ! Ils sont venus ! Ils n’ont rien vu ! Ils sont loin d’être vaincus !

Peut importe comment le CPE est mort et l’opération a fait quelques dégâts.

A l’Elysée d’abord où le Président de la République nous a joué le « muet du sérail » avec conviction. Il était en petit forme, il est maintenant « out ».
Nos partenaires européens l’ont tellement compris qu’ils ont mis l’Europe en panne jusqu’en 2007. Avec un « on ne peut rien tirer de celui-là » qui sonne comme une épitaphe. Décidément c’est pour lui un quinquennat de chien.

A l’UMP ensuite, la France regardait avec des yeux de chimère la « rupture Sarkozienne ». Voilà une énergie qui lui laissait espérer l’ordre utile au changement. L’ordre est devenu le fiasco des banlieues et la rupture porte désormais un joli nom : CPE.

La France décillée n’est pas prête à se laisser embrigader. Quant à la jeunesse elle vient de se repolitiser contre l’UMP. Quant à Sarkozy, il est maintenant embastillé dans un gouvernement fortement décrié. Il ne peut pas fuir mais Villepin l’entraîne dans l’opprobre.

A Matignon enfin, voilà Villepin à terre et ses projets en jachère. Il est maintenant tenaillé par l’envie de partir et le désir de rebondir. Le CPE est mort et le produit de substitution que l’on veut nous présenter ne le fera pas oublier. Quant à la gauche et son peuple, ils ont repris dans cette confrontation, le goût de l’espoir. Voilà pourquoi l’idée de Marie George Buffet de ressusciter le « non » au Traité est aussi mal venue qu’incongrue. La gauche sait maintenant que la résistance peut faire l’union. Mais est-elle prête à proposer un autre chemin, ça c’est une autre chanson. Il ne faudra pas trop tarder car sinon la France pourrait avoir envie de nous chanter son refrain : l’abstention !

Alors il est urgent de changer d’orientation !

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