Lettre ouverte à François Mitterrand

par · 26 avril 2006

Monsieur le président,

Je vous écris une lettre que vous ne lirez jamais et pourtant. Si je prends la plume en pensant à vous, si je trace quelques mots pour vous, ce n’est pas pour célébrer votre règne, je suis tenant du « droit d’inventaire ». Ce n’est pas par goût du spiritisme que, parait-il, vous avez. Ce n’est pas non plus pour un dialogue d’outre tombe, le flambeau à la main, comme Chateaubriand que vous aimez bien. Encore que c’est bien de lumière dont nous avons besoin. Cette lumière qui sied au politique tellement nécessaire dans les ténèbres de l’impressionnisme dominant.

Monsieur le Président, ils sont tous devenus « raides dingues » !

Dans un pays qui a porté au deuxième tour de la présidentielle un candidat national populiste aux références racistes et aux thèses d’extrême droite. Dans un pays qui a administré deux ans plus tard une magistrale fessée au gouvernement en les virant de tous les conseils régionaux. Dans un pays qui a dit « non » au traité constitutionnel européen provoquant une gigantesque panne Européenne. Dans un pays où un Français sur trois estime l’extrême droite globalement positive. On nous dit à nouveau, sondages à l’appui, que tout est joué, que la gauche a déjà battue la droite.

En 2001, les mêmes, avec les mêmes arguments, sur les mêmes médias, sur la foi des mêmes sondages, nous disaient : « Lionel Jospin est élu, Jacques Chirac est battu, dans la gauche c’est plié ». Les certitudes étaient telles qu’on oublia même le nom de Jospin sur les affiches. On délaissa les autres, on méprisa le programme. On sollicita à peine les Français… à quoi bon ?

A nouveau, une gigantesque campagne nous fait croire qu’il suffit de paraître pour l’emporter. La question démocratique Française serait la consécration du féminisme par une désignation. A nouveau on dit : « il faut simplement faire autrement ». Il est même des philosophes à ce point aveuglés pour dire « être une femme est devenue plus positif en politique puisqu’on a tout essayé, que les hommes ont échoués ».

La politique des sexes à la place de la politique ! Mais qui peut croire que lors du moment décisif, la France tranchera avec ce seul critère là ?

Une femme ne peut pas être disqualifiée parce qu’elle est une femme, c’est une honte ! Mais une femme ne peut pas être qualifiée parce qu’elle est une femme, c’est un conte !

Personne ne veut voir que la gauche est toujours divisée, que le Parti Socialiste n’est toujours pas crédibilisé d’une capacité à faire autre chose, que le leadership n’est toujours pas tranché.

Personne ne veut croire que le pays qui vient de s’unir pour défaire le CPE se tourne vers la gauche et ne voit encore rien de solide, rien de tangible. Personne ne veut prendre la mesure des 36% des Français estimant que l’extrême droite est utile à ce pays.

36% de possibles, cela fait combien de probables ? Allez ! On va nous rassurer à bon compte ! Comme si 5 ans de Chirac n’avaient pas aggravées la situation. Comme si l’exaspération n’était pas à son terme. Comme si Sarkozy n’avait pas déjà préempté ce rapport là. Comme si les frères Ripolin du néo conservatisme, Le Pen, Villiers, Sarkozy n’étaient pas à l’œuvre.

Et nos sondeurs, ces veilleurs de nuit des temps modernes parcourent nos journaux avec un « dormez bien braves gens » qui fait froid dans le dos !

L’aveuglement est à son comble, la politique est réduite à des pronostiques puisés dans les sondages. Chaque jour, nos nouvelles pythies de Delphes, délivrent leurs oracles. Ils ont inventé ce dont le courant futurisme rêvait au début du 20ème siècle : « la persistance de l’instant ». Le « on peut gagner » se mute à coups de unes par un souriant « on va gagner » qui devient un démotivant « on a gagné ».

Mais victoire quel est ton nom ? Que propose t-on à la France ? Quelle est l’équation audacieuse et réaliste qui prenne en compte l’exigence Française d’une voix précisément Française dans la mondialisation ?

Avez-vous traversé la vallée de la Somme avec ses taux de chômage record ? Avez-vous remarqué au pied des terrils du Nord et du Pas-de-Calais ces Français vivant au Smic ? Avez-vous remarqué que nos banlieues sont descendues dans la rue plus de vingt jours, provoquant l’état d’urgence ? Avez-vous remarqué qu’il est impossible pour des jeunes de se loger dans nos métropoles ? Avez-vous constaté que la colère est là ? Avez-vous vu les viticulteurs en rogne ? Le chômage qui galope, les inégalités qui explosent, l’école à la peine et la justice hors d’elle même. Les milieux populaires, que dis-je les mille lieux populaires ne vivent-ils pas un sentiment d’appauvrissement ? Pour eux l’ascenseur social n’est pas en panne ? Il marche bel et bien, il descend. A force de ne plus comprendre un système qui vous met en danger, on désire… le bouder, le rejeter, le supprimer. Le bilan de Jacques Chirac est-il si positif qu’il ai redonné confiance, vigueur et confiance à la France ? Est-on sûr que la France ne rejette pas tout le système, faute de voir en la gauche une opposition de projet, un espoir de renouveau ? Est-il juste de dire, dans nos meetings, que la France vit une crise de régime, pour conclure benoîtement qu’il suffit de la tirer vers le haut ? Est-il praticable de répondre à un peuple, qui refuse la relégation : «  Le débat est simple : la fin des protections ou le déclin » ?

Monsieur le Président, vous étiez animé par cet état d’esprit qui nie, cher au Général de Gaulle que vous n’aimiez pas. Vous saviez que la France n’a pas besoin de paroles dépolitisées mais de solutions étayées.

Le pays, les Français, veulent un autre chemin que celui que pratique chaotiquement l’UMP de Chirac/Sarkozy. Mais les Français veulent aussi autre chose que ce que fit en son temps la gauche.

Le France voit s’achever le cycle douloureux de Jacques Chirac. La droite incertaine laisse la place à une certaine droite. Si de Villepin s’est autodétruit dans la course à la rupture via le CPE, alors Sarkozy est aujourd’hui seul en UMP. Le porte parole du courant rupturisme sera le chef de file du renoncement.

Le renoncement, comme aime à le dire mon ami Dominique Strauss-Kahn, est à la base de la crise de ce pays. Il est la marque de fabrique de cette droite. Elle renonce à la France pour mieux glorifier le marché. Elle refuse à imaginer un chemin à notre modèle pour mieux le liquider. Elle n’a comme horizon que l’entreprise, alors que les Français veulent un pays. Elle glorifie l’individualisme consommateur alors que la France cherche un destin collectif. Elle veut destituer l’individu de son statut de sujet pour mieux le dissoudre dans un marché sans objet. Certes, les Français ont touché du doigt, par le CPE, ce qu’était la rupture annoncée. La droite est prévenue, cela ne passe pas car la rue est là. Alors il faut l’imposer par les urnes. C’est le sens de la candidature de Nicolas Sarkozy, imposer la rupture avec notre modèle par les urnes. Il y a vraisemblablement quelques forces sociales intéressées à cela… Cela mérite bien un conte pour la gauche, celui de « Blanche neige et les 7 nains ». Mais lorsque nous nous réveillerons, il sera trop tard.

Monsieur le Président, vous qui scrutiez chaque élection cantonale pour mesurer un rapport de force réel. Comment ne pas voir au lendemain d’une magnifique victoire, la gauche en général et le PS en particulier devraient caracoler en tête ? Et pourtant la gauche dans son ensemble n’est pas encore là. Divisée, atomisée, enfermée dans ses débats dépassés. Comment peut-on rejouer « ad nauséum » le scénario déphasé du « oui » et du « non », alors que le combat contre le CPE a réuni sans exclusive toute la gauche et au-delà dressant la ligne de partage des futurs enjeux électoraux ?

La gauche aurait son point d’équilibre entre l’immobilisme et la fuite en avant médiatico-sondagière.

Comme le dit justement Lionel Jospin qui a eu à en souffrir, elle doit s’unir pour gagner, mais comme lui réponds Marie Georges Buffet, sur un projet nouveau.

Les deux sont liés, l’union pour un programme durable. L’union autour de propositions audacieuses et réalistes. Une union qui n’ait pas comme but la préservation des appareils mais le souffle du changement. Il faut dépasser cette logique qui fait, à gauche, de son voisin de pallier l’adversaire principal. On peut diverger sur le chemin mais doit-on s’opposer sur l’essentiel ? Il faut défaire par les urnes, le cours néfaste que Sarkozy veut faire prendre à la France. Pour cela il faut une nouvelle génération d’idées, une nouvelle pratique politique. Le PS a débuté ce mouvement, en imposant la parité, en travaillant à la diversité. Mais il faut faire mieux.

On ne peut pas aller à la bataille face à un adversaire au dessein aussi redoutable sans se fixer l’horizon des temps nouveaux. Si le pays est rétif à la théologie de la rupture, il l’est tout autant au statu quo de l’immobilisme et du renoncement.

Le sens de l’union c’est le renouveau.

Il faut inventer, imaginer, repenser, refonder. Il faut créer le mouvement du renouveau. Il faut pour cela une vision solide, une démarche claire, un programme crédible.

Au lieu de cela, on nous parle, reparle, et reparle, à l’infini, encore et encore, de la certitude de la victoire sondagière de l’un d’entre nous. On sait que ce résultat est précisément obtenu grâce aux « suffrages » de ceux qui s’abstiennent le plus. On sait que de Villepin ne sera pas candidat mais on le met dans le jus pour obtenir le résultat. On sait que le Front National est annoncé trop bas mais voilà il s’agit d’aseptiser la présidentielle, de produire une facilité. Il s’agit de nous endormir. Il s’agit d’un substitut à travailler à une alternative et ce n’est pas innocent.

Tous les ingrédients pour un nouveau 2002 sont sur la table. Un désir dont l’objet même se dérobe pour être désiré – une illusion collective qui s’auto alimente – une certitude sondagière maintes fois démentie mais toujours confirmée – Une gauche divisée qui n’existe que dans le rejet. Un programme parfait mais dont les Français ne perçoivent pas les effets.

Et pourtant près de nous, à nos portes, nous avons vu que le rejet ne suffisait pas. Berlusconi détesté par tous, rejeté par la majorité, brocardé par les médias. Berlusconi, le médiatico libéral et son empire de paillettes. Berlusconi, et ses alliances délétères, n’a été battu par la gauche que de quelques voix.

Déjà, Nicolas Sarkozy l’a salué, déclarant qu’il « s’était battu comme un lion » et nous a assuré qu’il en « tirerait des enseignements ». La bataille s’annonce rude dans une conjoncture drue.

Peut-on faire comme si la question essentielle était économique et sociale ? Comme si la France n’avait pas à répondre à la crise européenne ? Comme si le monde n’était pas en proie à bien des tourments ? Comme si l’Iran ne voulait pas disposer de l’arme nucléaire ? Comme si Chirac, une fois de plus, n’était pas pour le boycott du Hamas à Bruxelles et contre au Caire ? Comme si l’Algérie n’était pas en proie à de nouveaux tourments ? Comme si la Russie de Poutine n’était pas en passe de provoquer une crise énergétique ? Comme si le prix du pétrole ne s’envolait pas ? Comme si l’Europe, en proie aux patriotismes de toutes sortes, n’allait pas dans le mur en klaxonnant ? Bref, comme si nous vivions dans le monde rêvé d’Amélie Poulain ?

Et tout cela disparaîtrait du débat lors de la présidentielle ? Peux-on aller à la bataille avec un simple « dites moi ce que vous voulez, je verrais ce que je peux faire ! » Si la gauche n’est pas suffisamment solide, si elle n’est pas armée d’un projet, si elle n’est pas unie, elle sera balayée comme en 2002.

Le battage autour d’une victoire annoncée est un évitement, une facilité mais aussi une formidable illusion qui prépare bien des désillusions. On propose à la gauche de monter au front la fleur au fusil avec la ligne Maginot des sondages comme seule défense.

Monsieur le Président,
Vous nous disiez souvent dans un demi sourire : « il ne faut pas renoncer. Il faut avancer, avancer encore, avancer toujours ».

Alors dans toute la France, nous avancerons. On nous dit « c’est inutile », « c’est plié ». On pourrait répondre tel Cyrano : « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». Mais nous avons l’impression de faire œuvre utile. Nous voulons conduire le renouveau de la gauche, de la France et de l’Europe. Mais nous voulons surtout dire à la gauche : Rien n’est fait, rien n’est plié, rien n’est acquis. La gauche, si elle veut présider aux destinées du pays doit prendre son destin entre ses mains. Il n’y aura ni raccourcis, ni faux fuyant, ni faux semblant.

Il faut relever le défi, vous le fîtes par deux fois ! Vous n’êtes plus là pour leur dire, eh bien nous le dirons !

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