Le moment social-démocrate

par · 25 septembre 2006

Rarement le moment n’a été autant propice à l’émergence d’une nouvelle sociale-démocratie, une sociale-démocratie « à la française ». Même si elles sont recouvertes par un nouveau populisme, les conditions rêvées par les précurseurs et les tenants d’un socialisme démocratique et d’un réformisme assumé, Léon Blum, Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors, Lionel Jospin… sont réunies. Je n’évoque pas ici forcément la social-démocratie nordique ou allemande, mais, d’abord, un état d’esprit, une vision philosophique et politique qui croit au rôle de la volonté et de la raison dans l’Histoire, qui réactualise le projet des Lumières et de la République en faisant aujourd’hui du social la priorité, de l’extension de la démocratie le levier, et de l’efficacité économique la condition sine qua none.
Cette nouvelle sociale-démocratie c’est d’abord la rupture définitive avec le surmoi marxiste révolutionnaire de la gauche. C’est l’acceptation du compromis qui implique le combat toujours nécessaire contre les dégâts sociaux et écologiques du capitalisme et la reconnaissance simultanée du dynamisme du marché, la sortie de l’incantation, de la déploration protestataire, le souci corrélatif de la création de richesse, de la croissance, de l’innovation sans laquelle la redistribution n’est qu’un slogan. Mais cette nouvelle sociale-démocratie c’est aussi, dans la filiation maintenue cette fois au marxisme, la pensée des conflits d’intérêts, de valeurs, d’instruments entre capital et travail, efficacité économique et justice sociale, loi du marché et régulation politique. C’est, dans la distinction fondamentale avec le blairisme, l’exigence de justice et d’égalité réelle, l’exigence de régulation posée comme fin en soi et non comme une condition de la compétitivité subordonnée au consentement des marchés. Exigence qui débouche, contre le projet néo-libéral de « rupture », sur la volonté de préserver, en les modernisant, les instruments fondateurs du modèle social français : le droit du travail protecteur, les services publics, la protection sociale, la retraite par répartition, la fiscalité progressive, la politique industrielle,…Exigence qui étend le principe d’une liberté ordonnée, la recherche de l’équilibre entre droits et devoirs, à toutes les questions de société : sécurité, famille, éducation,…Cette nouvelle sociale – démocratie, c’est, enfin, une volonté de faire évoluer les formes mêmes de la régulation en maintenant les leviers irremplaçables de l’Etat et de la loi mais en faisant une place nouvelle à la négociation sociale pour permettre la mise en œuvre des réformes. C’est la volonté de tirer un meilleur parti d’une autre tradition de la gauche française, le socialisme municipal, le mouvement décentralisateur, pour opérer un nouvel approfondissement des instruments démocratiques. C’est enfin la rupture avec le « monarque républicain » comme référence du Président de la République et la réhabilisation du Parlement.

C’est à partir de ce socle solide, ancré dans la meilleure part de l’héritage idéologique de la gauche, que peuvent aussi se traiter les nouveaux défis : le monde de l’après pétrole, la préservation de la planète, la sécurité sociale professionnelle, le vieillissement démographique, le nouveau compromis social,…C’est à partir de ce socle que la gauche peut échapper au faux dilemme de la liquidation ou de la conservation et qu’elle peut penser de surcroît une nouvelle radicalité répondant aux aspirations des nouvelles générations orphelines du messianisme révolutionnaire, une radicalité qui nous conduirait, à travers des réformes de l’éducation, du logement, des services publics, vers une nouvelle utopie fondatrice : l’égalité réelle

Face à la crise du modèle social, aux rétractations insatisfaites qu’elle provoque, aux impasses de l’individualisme et de l’émiettement catégoriel, il y a place pour cette nouvelle offre politique. La nouvelle social-démocratie est une alternative à un populisme qui n’a de peuple que le verbe, qui transforme le problème de l’insécurité en un opium de mots pour mieux s’émanciper de s’attaquer aux maux de notre société. Il est une alternative à la rhétorique qui nous propose pèle mêle de militariser les banlieues voir les syndicats, de supprimer tout ce qui ne marche pas au nom d’une rentabilité financière ou morale, de liquider, pour les plus radicaux, jusqu’aux fondements même de notre modèle, ou de réunir dans un même concept le national et le social. Le tout dans un « je vous ai compris » digne du Général de Gaulle à Alger. La nouvelle social-démocratie est une alternative à la nostalgie qui nie l’évolution du monde et s’enferme dans un « tout est possible » désespéré pour tenter de sauver un territoire électoral en perdition.

Les français sont disponibles pour accueillir un ensemble de réponses effeicaces et ambitieuses alternatives au populisme et à la démagogie. La France a besoin de vérité et non d’habileté. Lionel Jospin l’avait justement théorisé avec son « faire ce qu’on dit et dire ce qu’on fait ». A contrario, à force d’éluder les réponses ou de justifier le choix en fonction des contraintes extérieures et non des ressources du pays, l’idée s’installe que ces dernières ne seraient pas suffisantes. Il faut ouvrir une nouvelle logique. La France aspire à un renouveau qui ne se réduise pas à cette dérobade vis-à-vis de la volonté politique qui veut que chaque citoyen soit le copropriétaire de la difficulté, ceci pour mieux s’émanciper de trouver des solutions, qui ne soit ni nationales et sociales, ni gauche socialiste, mais sociale démocrate.

C’est le chemin ou la trace de DSK !

La présidentielle pour la gauche sera sociale et démocrate ou ne sera pas, unitaire sur un contrat de programme commun ou disloquée ! Elle sera renaissance, cours nouveau, ou elle s’affaissera dans un tacticisme électoral et dans l’émiettement des amertumes. Or la France en 2007 ne joue rien de moins que son identité !

catégorie Ecrits, Expressions