Un doute Royal

par · 10 décembre 2006

Si nous sommes saisi d’un doute à propos de la victoire de Ségolène Royal, ce n’est pas principalement à cause de notre désaccord politique bien connu au Parti Socialiste.

Nous ne pensons pas que la crise démocratique française soit due à un déficit de parole comme nous le dit Ségolène Royal ; Mais à la panne des solutions économiques et sociales dans la mondialisation. Si nous voulons de l’ordre dans la nation, ce n’est pas au même endroit que notre camarade. Dans la société nous voulons une liberté ordonnée mais dans l’économie et le social, nous ne partageons pas les idées de Tony Blair. D’ailleurs la droite nous le reproche. Quant à l’égalité réelle, chacun sait qu’il s’agit de l’étendard, de l’apport de Dominique Strauss-Kahn depuis des années mais nous sommes prêts à la partager.

Ce n’est pas non plus à cause de notre désaccord stratégique. Nous ne croyons pas que l’on puisse battre Sarkozy, qui articule sa candidature sur un bloc des droites, avec une stratégie néo-communiste. Mais encore moins en tentant de forger la stratégie du deuxième centre. Cette OPA sur les idées des autres ne sert pas les nôtres.
Nous, nous militons pour un réformisme radical et social démocrate, nécessaire à la France. Cette dernière ne veut ni la rupture, le CPE l’a montré, ni l’immobilisme, le peu de succès des listes de l’extrême aux régionales l’ont démontré.

Nicolas Sarkozy propose aux droites un programme commun néo conservateur. Voilà pourquoi le projet socialiste a tant d’importance, même s’il ne règle pas la question du dessein, propre du candidat à la présidentielle. L’élection à la présidentielle est à deux tours et il ne s’agit pas simplement de gagner au 1er. Il faut rassembler au second. Nous pensons que l’espace de la contestation de la ligne Sarkozy qui va de l’UDF à la LCR a besoin d’une colonne vertébrale. Le pas de plus fait par l’UDF, dans le vote de Bayrou pour la censure confirme cette convergence partielle sur la nature et l’ampleur de la crise, même si nous divergeons sur les moyens. Il faudra donc un projet et un réformisme radical social démocrate au premier et au second tour.

François Hollande nous dit : « il n’y a pas de problème pour Ségolène, puisque le programme socialiste sera celui du candidat ». Nous ne nous souvenons pas que François Hollande ait employé la même méthode en 2002. Le projet socialiste préparé par Martine Aubry n’a pas interdit celui de Lionel Jospin à la présidentielle.

Pourquoi les libertés de 2002 seraient elles contestées au candidat de 2007. A moins que l’on estime que c’est précisément le programme Jospin qui fut la raison de l’échec. Mais alors il aurait fallu le dire dès le Congrès de Dijon. Le candidat socialiste doit avoir sa couleur. Et il serait par ailleurs dangereux d’opposer au dessein de fer de Sarkozy une parole émolliente. Cette présidentielle appelle projet contre projet, dessein contre dessein. De toute façon, Ségolène elle, a déjà répondu, son programme sera ce qu’en feront les internautes. Elle le publiera en septembre après l’adoption de celui du PS en juin. Non, tout cela, sans être secondaire, n’est pas la principale raison de notre inquiétude.

« Ségolène est populaire » nous dit François Hollande et « chaque socialiste devrait s’en flatter ». Ce qu’il ne nous dit pas c’est pourquoi le PS ne l’est pas. Et si cette popularité était la sanction paradoxale d’un PS sans projet mobilisateur. Bref, une envie de faire « turbuler » la gauche. Comme nous l’avions perçu en 2002 autour des sondages faramineux de Jean-Pierre Chevènement.

N’y a-t-il pas d’abord et avant tout, dans la gauche, puis dans le pays, une formidable envie d’un autre chemin ? N’y a-t-il pas la recherche d’une nouvelle génération d’idées ?

Des solutions audacieuses et crédibles pour l’emploi, la croissance, l’innovation, la recherche, le logement et la sécurité. Des solutions pour un renouveau, une renaissance de la France et non pas de la faire disparaître, dans les impératifs du marché, comme le propose Sarkozy. N’y a-t-il pas aussi à gauche une angoisse diffuse face à la solution rupturiste de Sarkozy.

On ne peut pas en rester à la popularité. Elle est nécessaire mais pas suffisante pour gagner. Nous savons tous que la désignation du candidat lui fera faire un grand bond dans les sondages.

La côte de popularité de Michel Rocard a pris 17 points entre mars 1988 et juin 1988. Celle de Lionel Jospin 32 points entre novembre 1994 et mars 1995. Et en 1997, elle prendra 22 points entre avril et juillet.

Nous avons tous qu’en décembre 1980, 70% des français pensaient que Valéry Giscard d’Estaing allait être élu contre 11% pour François Mitterrand. En janvier 1995, 70% des français pensaient que Edouard Balladur allait être élu contre 12% pour Jacques chirac. Et même en mai 2001, 27% des français avaient l’intention de voter pour Lionel Jospin au premier tour.

Nous le savons tous, il y a une bulle sondagière avec des soutiens inconstants. Le dire ce n’est pas porter atteinte à sa destinataire, c’est déciller la gauche. Nous n’avons pas encore battu Sarkozy. Il y a à forger un projet, il y a à construire un programme partagé pare les citoyens de gauche et les formations politiques. Il y a la nécessité de faire naître un espoir étayé. Il y a urgence à se concentrer sur cet objectif.

Si l’on met à part 1988 – François Mitterrand fait 34, 1 % au premier tour, alors qu’il est président sortant dans une cohabitation qui a éreinté Chirac – Lorsqu’un candidat s’est présenté, seul son score a toujours été compris entre 16 et 25%. Aujourd’hui, Ségolène Royal en évitant de trop parler -elle en rit elle-même : «  même quand je me tais, cela fait du bruit »- est donnée entre 30 et 34% d’intentions de votes au 1er tour.

Eh alors ? Tant mieux me répondra t-on ! Sûrement pour sociologie des phénomènes sondagiers. Mais les faits sont têtus. Cette embellie est principalement due à un électorat traditionnellement moins assidu aux rendez-vous électoraux, les 18/24 ans. 34% au référendum constitutionnel, 52% aux élections régionales, 40% au 1er tour des élections législatives etc.

Peut-on construire une telle assurance avec une telle spéculation ? Evidemment on me trouvera bien grincheux ! Boudant ma joie. Mais je me suis juré depuis avril 2002 de ne plus me faire embarquer par les sondages. On me disait le « oui » au référendum sur le traité constitutionnel est plié à l’avance. On me disait les jeunes sont favorables au CPE parce que « c’est mieux que rien ». Un bon sondage n’émancipe pas le Parti Socialiste à travailler la société française pour la faire évoluer. Trop de bons sondages détournent le PS de son projet, de son union. Je peux aujourd’hui me tromper, c’est possible. Mais je verse un dernier argument. Comment peut-on construire un engouement décisif sur un deuxième tour si court ? A un an de la présidentielle où Ségolène Royal battrait Nicolas Sarkozy d’un ou de deux points ?

Il ne s’agit pas d’un pronostic, nous dit-on, mais de la photographie d’aujourd’hui. Mais c’est précisément là que le bât blesse. Pourquoi avec un tel 1er tour, n’écrase t-on pas Sarkozy ? Pourquoi alors que Chirac est en faillite, Villepin au bord de la démission, alors que la France fut dans la rue, les banlieues sont dans l’émeute, l’éthique est à terre, sans évoquer le reste… Ségolène ne gagne que d’un ou deux points. La gauche est basse, nous dit-on. Le problème ne serait-il pas alors comment la mobilise t-on ? Plutôt qu’un hourra satisfait. Nicolas Sarkozy qui a préempté le vote FN à plus de 80% serait déjà battu ? Et sur un simple rejet ? Celui-ci reste à démontrer, tout au moins à orchestrer. Mais l’exemple de l’Allemagne, de l’Italie ne nous a-t-il pas démontré que le rejet n’est pas suffisant ?

Il y a là une erreur qui est dramatique pour la gauche et le pays. Il y a une illusion collective qui n’est qu’un renoncement à penser l’alternative, à bâtir la dynamique du changement.

Ségolène Royal doit être jugée, non sur des performances sondagières mais sur ses qualités à mener la gauche, à battre Sarkozy, à gouverner et représenter la France. Rien ne dit qu’elle n’emporte pas ainsi les suffrages des militants et du pays. Notre inquiétude n’est pas personnelle, elle est politique. Nous savons qu’il est politiquement incorrect de présenter ces objections à un phénomène sondagier et féminin. Nous connaissons les réflexes d’appareil visant à réduire l’analyse politique à un sectarisme politique. Mais il s’agit de la France. Il s’agit du PS et de la gauche. Il s’agit de battre Sarkozy, car sa victoire ne serait pas anodine pour le devenir. Il ne s’agit pas in fine d’être désigné, de seulement gagner. Il faudra gouverner dans la durée. Cela nécessite quand même autre chose qu’un haussement d’épaules. Cela nécessite un débat. Et dire que tout est plié à partir des sondages est une dramatique erreur. Les militants socialistes et les nouveaux adhérents ont le droit de savoir. On ne les a pas fait venir pour plébisciter des sondages. Si on veut en faire des militants, commençons par leur offrir un vrai et respectueux débat politique. Démontrons à la France qu’au Parti Socialiste on débat dans le respect où échange politique et solutions cela préfigure l’intérêt général pour notre nation.

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