La gauche et les écuries d’Augias

par · 14 octobre 2007

La contradiction du Parti socialiste est éclatante. Rarement les maires, les Présidents de Conseils régionaux, généraux n’auront connus un tel engouement ou une telle adhésion de leur opinion locale. La gauche girondine triomphe. Elle règne sans partage sur l’Hexagone et pourtant la France socialiste vient de perdre pour la troisième fois consécutive l’élection présidentielle. Battue malgré une campagne aux meetings pleins, aux urnes débordantes et au vote utile implacable.

Pour la première fois dans son histoire, le Parti socialiste et même la gauche toute entière ne conclut pas de sa défaite électorale qu’il soit nécessaire d’aller plus à gauche. Mieux le Parti socialiste semble saisi d’une frénésie libérale tout aussi irrépressible que son urticaire gauchisant d’antan. C’est une autre façon de ne pas penser son identité propre, son alternative à la droite.

Hier la gauche s’interrogeait avec Léon Blum ou François Mitterrand sur la conquête du pouvoir. Aujourd’hui elle hésite sur la nécessité de conquérir celui-ci.

Si la gauche butte ainsi sur l’offre politique c’est qu’elle n’a pas voulu donner sens à son aggiornamento rampant, oscillant entre rupture et adaptation et peinant à définir un socialisme nouveau dans la mondialisation.

Les raisons du girondisme socialiste sont le produit de l’Histoire : le remord de la rupture, de cette occasion manquée, annoncée en 1971.

A cette époque, le congrès d’Epinay donna naissance, dans les derniers soubresauts de 1968 et des mouvements sociaux qui bouleversaient le monde, à une utopie concrète : la rupture. Un triptyque résumait ce socialisme : les nationalisations, la décentralisation, l’autogestion. C’est le Parti Communiste, défavorable à l’expérience pour des raisons géopolitiques, qui en brisa l’élan dans l’entredeux tours de la présidentielle. A l’époque la France se trouvait dans le cycle de radicalité européen, tout à la fin des mouvements contre les dictatures ou des révolutions à l’ouest, le Portugal, l’Espagne, la Grèce et du balbutiement de la révolution politique à l’est. Les Etats Unis allaient subir un choc majeur avec leur défaite au Vietnam et le choc pétrolier n’avait pas eu lieu. Cet échec programmé, le PCF ne s’en remit jamais. Et le PS, de son côté, pour maîtriser la « tentation Rocard » se refusa à s’adapter.

La victoire de 1981 fut un fantastique mouvement populaire construit sur une ambiguïté.

François Mitterrand avait politiquement raison et accédait au pouvoir. Mais la situation économique ne permettait plus la rupture.

Tous les enjeux changeaient, la mondialisation s’annonçait, le choc pétrolier était la réalité. On rentrait dans ce que Castoriadis nomme « la crise des significations imaginaires sociales », que Liotard appelle « l’incrédulité à l’égard des grands récits », Habermas « la crise de la légitimation », Baudrillard « l’implosion du sens » ou Lipovetky « l’atomisation sociale ».

La gauche devait s’adapter pour durer ou mourir à court terme, les armes de la rupture à la main. Elle choisit une troisième voie, reconnaître sans l’avouer le marché… Une politique de ralentissement de la hausse des prix, le redressement de la balance commerciale, la limitation du déficit budgétaire, l’allègement des charges des entreprises dont on attendait qu’elles investissent pour provoquer la relance.

Laurent Fabius, Michel Rocard, Lionel Jospin ont mené des politiques qualitativement peu différentes, même si ce fut sans les communistes pour l’un, minoritaire pour l’autre, avec toute la gauche et les écologistes pour le troisième.

Henri Emmanuelli n’a donc pas tort lorsqu’il déclare « nous avons fait notre Bad-Godesberg le 23 mai 1983 à 11 heures du matin. Le jour où nous avons décidé d’ouvrir les frontières et de ne pas sortir du SME. Nous avons choisi une économie de marché ».

Oui mais voilà ! Cette pratique a toujours été honteuse. Elle n’a jamais glorifié ses succès. Elle les a toujours ignorés ou les a pris pour des renoncements vis-à-vis de l’acte fondateur de 1971.

Toute tentative sérieusement réformiste est brocardée comme libérale. Aujourd’hui que le programme de gauche est minoritaire dans le pays, non que la France ait tourné à droite mais parce que l’annonce de l’efficacité de justice n’est pas au rendez-vous, alors les Socialistes se lancent dans une surenchère fascinée pour le marché, alors qu’ils devraient assumer leur gouvernance locale ou nationale pour inventer un nouveau départ.

Celui-ci doit procéder d’idées simples : le marché est une réalité qui ne peut pas tout mais sans lequel on ne peut rien.

Il ne s’agit pas de rendre les armes devant le capitalisme mais de promouvoir un modèle de développement efficace, juste et durable. Le socialisme ce n’est pas, plus, la rupture mais l’émancipation vis-à-vis de toutes les aliénations.

Il s’agit de retrouver de l’efficacité dans la justice sociale et ceci dans l’économie de marché et la mondialisation.

La fragmentation sociale ne permet plus aux Socialistes de se penser comme porteur du front de classes. Ils doivent rompre avec le classisme pour être les ingénieurs de la justice.

La démocratie implicative, l’Etat social décentralisé, la responsabilité partagée, l’égalité réelle, la conjugaison des droits individuels et collectifs. Autant de nouveaux concepts donnant une valeur propulsive au socialisme moderne où l’entreprise, la productivité ne sont pas la racine de la société mais nécessaire à la société, bref un socialisme des libertés.

Pour autant les Socialistes ne sauraient « se subordonner » à une soi disant société adulte libérée des tensions inutiles, des errances utopiques, des illusions.

Bref, une impuissance stérile à envisager l’avenir, le fameux minima moralia annoncé par le philosophe Adorno.

Le socialisme nouveau reste un volontarisme de gauche, un réalisme tempéré par la justice.

La refondation de la gauche ne passe ni par le girondisme oubliant l’alternative, ni dans la radicalité oublieuse de la réalité, ni dans la surenchère libérale négatrice de l’alternative de gauche.

Elle est sur la base de ses pratiques au quotidien ou au gouvernement dans l’invention d’un nouveau modèle de développement qui fasse de l’émancipation son drapeau.

catégorie Ecrits, Expressions