Interview du Nouvel Observateur

par · 8 mai 2008

Le regard de Jean-Christophe Cambadelis –  «C’est le gavroche de la multitude»

Le Nouvel Observateur. Qui est, pour vous, Olivier Bensancenot ?
Jean-Christophe Cambadélis. S’il n’était qu’un responsable de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale, vous ne me poseriez sans doute pas cette question. Olivier Besancenot est en effet un personnage original. Je dirais qu’il est le Gavroche de la multitude, pour parler comme Toni Negri, c’est-à-dire le porte-voix de tous les sans-droits – sans-papiers, précaires, déclassés… – censés bousculer la société telle qu’elle est.

N. O.Double visage ?
J.-C. Cambadélis. Besancenot, plus encore que les dirigeants traditionnels de la LCR, brandit davantage l’étendard de Guevara que les textes sacrés de Trotski. Ce qui me frappe surtout, c’est qu’il interpelle le monde tel qu’il est, sans jamais s’appuyer sur des références historiques ou idéologiques. Il y a chez lui un côté anarcho-révolutionnaire qui surfe sur la grève, la lutte, le mouvement de la rue. Cela doit parfois surprendre ses anciens. Y retrouvent-ils leurs petits ? Je ne sais pas mais, manifestement, ils sont fascinés par le petit !

N. O. – Besancenot, ce n’est qu’un coup de jeune pour un vieux parti ?
J.-C. Cambadélis. – Les stratèges de la LCR aimeraient capitaliser dans une nouvelle organisation, dont ils entendent garder le contrôle, la popularité de Besancenot. Je leur souhaite du plaisir. Cela dit, Besancenot est un jeune homme de son temps. Il incarne la radicalité d’une époque dépolitisée, désidéologisée où l’essentiel est dans l’interpellation et l’empathie qu’elle suscite.

N. O.Donc ce n’est pas pour vous un épiphénomène ?
J.-C. Cambadélis. Sur le plan médiatique, incontestablement, ça prend. Notre Gavroche ne fait pas la révolution, il interpelle l’opinion. Il râle, il gueule, il porte un discours de révolte, et ça plaît. Surtout à la télévision. Sur le plan strictement politique, je suis plus circonspect. Il y a un espace qui est celui de la radicalité à gauche. Il a toujours existé, mais il n’est pas immense. Cela dit, Besancenot n’est pas le seul sur ce créneau et c’est bien là tout son problème.

N. O.Pourquoi ?
J.-C. Cambadélis. Parce que, par construction, Besancenot ne cherche que le mouvement et même, pourrait-on dire, le monopole du mouvement. Il applique à merveille le précepte de Bernstein, le pape du réformisme social-démocrate : «Le but n’est rien, le mouvement est tout.» Dans ces conditions, il est difficile de discuter avec lui car il semble avoir exclu de son discours toute phase de compromis, toute stabilité d’accord avec d’autres organisations que la sienne. On le voit avec le PS, même si ce n’est pas l’essentiel, tant nos méthodes sont divergentes. On le constate surtout avec toutes les organisations qui se réclament de la gauche radicale, tels les comités alternatifs, le PC ou une partie des Verts…. Le ludion de la lutte sociale ne veut voir qu’une tête : la sienne.

N. O.Besancenot, diviseur des gauches ?
J.-C. Cambadélis. Il veut mobiliser la rue et dominer la gauche radicale. Le reste lui importe peu. Je constate que, il y a un an, il disait qu’il serait «le pire cauchemar de Sarko». Reconnaissez que nous sommes beaucoup d’autres à empêcher le président de dormir…

François Bazin – Le Nouvel Observateur

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