Interview au Bien Public

par · 11 mai 2009

J’ai donné une interview publiée ce week-end au quotidien le Bien Public que je vous propose de retrouver ci-dessous:

Député de Paris, membre du bureau national du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de commenter l’actualité. Morceaux choisis.

Le Bien public. L’un des dossiers dont on parle beaucoup aujourd’hui est cette fameuse loi Hadopi. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Jean-Christophe Cambadélis. La loi Hadopi est irréaliste et inadaptée aux problèmes posés par nos amis artistes. Nous avons fait une proposition d’une taxe uniforme qui permettrait plus facilement de défendre la propriété intellectuelle, c’est-à-dire les droits d’auteur. Exercer une répression dans le domaine de l’internet, on voit que c’est difficile pour un certain nombre de sites. On imagine combien ça va être compliqué pour pouvoir poursuivre tel ou tel jeune qui fait du chargement de manière sauvage. Dans un domaine qui est celui de la liberté par excellence, on ne crée pas des lignes Maginot. Il faut être plus astucieux, plus intelligent.

LBP. – Lors du premier vote du projet de loi Création et Internet, on a pu constater un absentéisme redoutable pour les députés. Faut-il revoir le règlement de l’Assemblée nationale ?

J.-C. C. – Il vaudrait mieux que les parlementaires ne cumulent pas. Moi, je fais partie de ces 6 ou 7 % qui n’ont qu’un seul mandat. Mais même en ayant un seul mandat, il est difficile d’exercer à la fois une responsabilité politique publique à la tête du Parti socialiste, d’être présent dans le XIXe arrondissement où on me demande des interventions sur les problèmes de logement, d’emploi, d’implantation, d’être présent à l’Assemblée nationale ou dans les commissions. Il y a un peu une ambivalence française par rapport au sujet : tout le monde veut le parlementaire là où il est. On le veut dans l’hémicycle quand on regarde la télévision, mais on le veut dans la circonscription quand on a un souci. Comme on ne peut pas avoir le don d’ubiquité, il faut bien partager le travail. Il y a certains spécialistes sur le sujet et quand le sujet arrive, il est normal que l’on soit présent. Il ne faut pas qu’on verse, dans ce domaine, dans le populisme. Qu’on comprenne qu’on peut faire les lois et, qu’en même temps, on peut être sur le terrain.

LBP. – Sur votre blog, vous critiquez le nouveau livre de François Bayrou et son positionnement politique. N’est-il pas en train de devenir la véritable opposition à Nicolas Sarkozy ?

J.-C. C. – François Bayrou a une querelle de personne avec Nicolas Sarkozy. Sur le fond politique, il ne nous a pas dit en quoi il se distinguait. Il déteste le style et il estime que le président de la République met en cause la République. C’est une partie du jugement. C’est important mais ce n’est pas totalement déterminant. La question déterminante, c’est quelle autre politique à mener ? Qu’est-ce que l’on dit pour les hôpitaux, pour les services publics, pour la politique de relance ? Et François Bayrou est un peu le marronnier de la vie politique française. A chaque élection, il surgit. On fait des articles sur lui, à chaque élection, il est pulvérisé, concassé, émietté, comme lors des élections municipales ou cantonales. Mais il resurgit à chaque instant. Pourquoi ?
Parce que c’est un bon client pour ceux qui veulent tout à la fois critiquer Sarkozy sans encenser la gauche. Je pense que ce n’est pas une alternative. C’est une critique de Sarkozy.

LBP. – Le discours de François Bayrou ne risque-t-il pas d’interférer avec celui du PS quand on sait que des alliances entre le MoDem et l’UMP ou le PS existent en France, y compris en Côte-d’Or ?

J.-C. C. – C’est plus un problème pour le MoDem que pour le Parti socialiste ou l’UMP. Si le Parti socialiste reste à gauche, s’il a une alternative politique dynamique, appuyée sur l’ensemble des forces de gauche, et que le MoDem décide de les rejoindre au 2e tour, je n’y vois pas d’inconvénient. La difficulté, c’est, si le Parti socialiste doit baisser la garde, d’avoir un programme plus modéré, plus social-libéral, pour pouvoir faire un accord avec François Bayrou. Alors, à ce moment-là, je dis attention. Parce que ce que nous pourrions gagner dans un accord, hypothétiquement, nous le perdrions. Ce que je veux, c’est un PS authentique et une alternative de toute la gauche. Après, vient qui veut.

LBP. – Les élections européennes sont dans un mois. Qu’attendez-vous de ce scrutin ?

J.-C. C. – Changer là-bas pour pouvoir changer ici. Mettre une majorité de gauche au Parlement européen à Bruxelles et Strasbourg pour changer ici en France. Parce que, évidemment, le rapport de forces construit là-bas sera un élément déterminant du rapport de forces en France par rapport à la politique de Nicolas Sarkozy.
On est à peu près sûr que s’il y a une majorité de gauche, Nicolas Sarkozy devra le prendre en compte. S’il y a une majorité de droite, Nicolas Sarkozy sera conforté.
Il faut que le PS arrive en tête. Pour la première fois, les 27 partis socialistes européens ont un programme commun dont tout le monde reconnaît qu’il est plus à gauche que ce qu’il était au dernier scrutin. Et le PSE peut être le parti arrivant en tête.
Et quand on arrive en tête au parlement européen, on fait la majorité. On peut donc changer et réorienter la construction européenne.

LBP. – Vous croyez encore en la possibilité d’une Europe politique ?

J.-C. C. – Je pense qu’elle vient, l’Europe politique. Parce que la parlementarisation de la construction européenne est en marche. C’est l’élément positif du traité de Lisbonne : les parlementaires vont pouvoir décider de l’orientation. S’il n’y avait pas eu le Parlement, la circulaire Bolkestein (libéralisation des services, NDLR) se serait appliquée.
Malheureusement, nous sommes minoritaires au Parlement européen. Et la directive sur les 60 heures de travail va s’appliquer, et la dérégulation du Code du travail aussi. On voit bien que c’est un enjeu parce que la grande partie de nos lois dépend de ce qui se décide à Bruxelles.

LBP. – Ne craignez-vous pas un émiettement des voix à gauche ?

J.-C. C. – C’est déjà fait. Il y a un émiettement de tous ceux qui veulent à la fois sanctionner Sarkozy et une autre politique. Dans certaines régions, il y aura dix-neuf listes. La plupart des listes veulent sanctionner Sarkozy. Mais il faut sanctionner utile. Et pour le faire, il faut se demander ce qui est le plus utile pour l’ensemble des Français. Le seul moyen d’avoir une majorité alternative, c’est de voter pour le Parti socialiste. Les autres listes sont légitimes. Mais si, aujourd’hui, on veut être efficace, il faut changer là-bas pour pouvoir changer ici.

LBP. – A Dijon comme ailleurs en France, la faculté de droit-lettres est bloquée. En tant qu’ancien de l’UNEF, comment percevez-vous ce conflit ?

J.-C. C. – C’est un classique. Faire aboutir, c’est le plus compliqué. Je reprendrai la formule d’Axel Kahn : « Il faut savoir savourer sa victoire ». Et ne pas créer les conditions qui fassent que les gens se retournent contre le mouvement qui a été extrêmement populaire.
Maintenant, c’est à eux de voir. Devant l’entêtement, le mépris un peu hautain du ministre, on ne peut pas dire qu’il facilite le travail des responsables syndicaux ou des leaders spontanés du mouvement, pour trouver une issue ou peut-être une paix armée qui permettent à chacun de sortir la tête haute.

LBP. – Nicolas Sarkozy, dans son discours à Nîmes, a dressé entre les lignes un bilan de ses deux années à l’Elysée. Quel bilan faites-vous des premiers mois de Martine Aubry à la tête du PS ?

J.-C. C. – C’est un bilan unitaire, proposant et opposant. Unitaire parce qu’on a rassemblé tout le monde, à la direction et sur les textes. Opposant parce que Martine Aubry a redonné de la distance entre le Parti socialiste et le pouvoir alors que certaines défections faisaient que les Français ne savaient plus où était le Parti socialiste.
Proposant parce que, que ce soit sur le plan de relance, sur la question européenne ou sur Hadopi, le Parti socialiste a maintenant des thèses. On est d’accord ou pas, mais il est identifié. C’est, en quelques mois, un excellent bilan.

LBP. – Benoît Hamon a déclaré qu’il fallait compter sur François Rebsamen, qu’il avait « une part de solution au PS ». Vous partagez ce point de vue ?

J.-C. C. – François est un ami, nous avons travaillé ensemble. Il n’est plus le numéro 2 du Parti socialiste, donc, de temps en temps, il rappelle à l’opinion son existence politique. Et c’est bien normal. Il est suffisamment responsable pour, le moment venu, prendre les décisions qui permettront de l’emporter. François Rebsamen est typiquement dans cette génération qui, s’il n’accède pas aux responsabilités ministérielles lors de la prochaine présidentielle, aura été un dirigeant national du Parti socialiste, un excellent maire de Dijon, un très bon sénateur mais à qui il aura manqué quelque chose dans son parcours. Je fais confiance à toute cette génération pour, le moment venu, se rassembler, pour, cette fois-ci, gagner. Parce qu’il en va à la fois de nous, collectivement, mais aussi de la France.

LBP. – François Rebsamen a été proche de Ségolène Royal et semble aujourd’hui prendre ses distances. Pourrait-il suivre François Hollande si ce dernier était candidat en 2012 ?

J.-C. C. – Je pense que François Rebsamen est avant tout François Rebsamen. C’est le maire de Dijon qui a conscience que sa ville n’est pas rien dans le paysage politique français. Il a des amitiés. Mais mon petit doigt me dit qu’il n’a pas fait définitivement son choix. Et que son choix, ce sera de gagner.

Propos recueillis par Emmanuel HASLE

catégorie Expressions, Interviews