La France doit sortir du tout militaire en Afghanistan

par · 16 octobre 2009

J’ai publié aujourd’hui une tribune dans Libération à propos de la situation en Afghanistan:

Monsieur le Président de la République,

Vous n’ignorez rien de la situation en Afghanistan. Elle se dégrade de jour en jour au point où ce pays est devenu un véritable bourbier pour les forces militaires étrangères. Plus de 360 soldats de la coalition, dont des Français, ont été tués depuis le début de cette année. Le nombre des victimes afghanes, notamment des civils, est encore plus élevé.

Vous savez, Monsieur le Président, cet engrenage était prévisible, au moins depuis l’été 2003 lorsque l’OTAN a pris le commandement de la Force Internationale d’Assistance à la sécurité (FIAS). La stratégie de « guerre contre le terrorisme » et son volet politique, la « démocratisation » de l’Afghanistan, préconisée par George Bush, ont montré très vite leur incohérence et leurs limites. La situation était déjà préoccupante.

Vous le savez. Candidat à l’élection présidentielle, vous disiez en avril 2007 : « la France n’a pas vocation à rester en Afghanistan indéfiniment ». Une fois élu, vous êtes le seul responsable européen à avoir répondu positivement à la demande de George Bush en acceptant, en avril 2008, d’envoyer non seulement 700 soldats supplémentaires en Afghanistan, mais aussi de modifier leurs missions de sécurisation de la région de Kaboul et la formation des officiers de l’armée nationale afghane, en une mission de guerre. Nous avions, à l’époque, tenté en vain de censurer cette politique au Parlement.

Huit ans après l’intervention en Afghanistan et cinq ans après que l’OTAN a pris le commandement des opérations, plus de 100 000 soldats étrangers se battent en Afghanistan sans réellement croire à leur victoire. Certains généraux américains demandent davantage de renforts. Toute l’impasse est là : bombarder, c’est prendre le risque de tuer des civils et de solidariser la population aux talibans. Débloquer de nouvelles troupes, c’est nous exposer. Et la réalité est simple : parallèlement à l’augmentation de nombre des soldats étrangers, les talibans renforcent leur présence et leur influence dans le pays. Plus de 300 000 soldats étrangers et afghans, les forces de l’ordre et même des milices tribales, n’ont pu assurer la sécurité de 7 000 bureaux de vote le jour du scrutin présidentiel du 20 août. L’armée française n’a pas pu empêcher que les talibans perturbent le scrutin dans la petite province de Kapisa où elle est stationnée.

Les raisons de l’échec des États-unis et de l’OTAN en Afghanistan sont nombreuses : une stratégie militaire inadaptée dès le début qui a laissé suffisamment du temps aux talibans de se réorganiser, le manque de coordination entre les forces présentes sur le terrain, peut d’intérêt portée à l’aide civile à la reconstruction et à la lutte contre le trafic de drogue. Que dire de cette volonté de plaquer notre modèle de démocratie dans un pays où 70 % de la population est analphabète. Ayant comme partenaires d’anciens chefs de guerre de mauvaises réputations, nous avons voulu imposer quelques changements « démocratiques » pour légitimer la guerre aux yeux de l’opinion publique. Résultat : il y a plus de femmes à l’Assemblée nationale à Kaboul qu’à Paris, mais, lorsqu’une députée ose dénoncer les crimes de guerre et les barons de la drogue, elle est menacée, insultée et exclue du Parlement afghan. Il y a certes, des journaux indépendants, mais lorsqu’un journaliste ose simplement imprimer pour lire un article critique sur la situation des femmes dans les pays musulmans, il est condamné à mort par la justice de cette « démocratie ». Je ne dis pas que rien n’a été fait. Nos soldats font un travail remarquable, mais les changements sont peu visibles par la majorité des Afghans. Comment pourrait être autrement lorsqu’on sait que l’aide civile ne représente qu’à peine 5 % de la dépense militaire. Ne faudrait-il pas « afghaniser » la sécurité et internationaliser la distribution de l’aide ?

Pourtant, la lutte contre le terrorisme et l’aide à la construction d’un Afghanistan plus respectueux des valeurs des droits de l’homme, étaient et restent légitimes. Que faire alors ?

Il faut d’abord faire un bilan de nos actions au cours de ces huit dernières années. Savoir pourquoi une intervention qui était considérée comme facile s’est transformée en une guerre longue et sanglante dont d’après les officiers français engagés dans cette guerre une victoire à moyen terme est impossible.

Monsieur le Président, une victoire uniquement militaire est désormais exclue dans ce pays. Pourtant, je ne préconise pas un retrait pur et simple et immédiat de nos troupes. On dit que nous ne pouvons ni gagner ni perdre cette guerre. En êtes-vous si sûr ? Un grand pays comme le nôtre doit se souvenir de Dien Bien Phu même si rien n’est comparable. Il est temps de définir nos objectifs d’une manière réaliste et dire la vérité aux Français. Comment peut-on dire que notre sécurité est toujours menacée par Al Qaeda à partir de l’Afghanistan, alors que le Secrétaire général de l’OTAN affirme que ce pays n’est plus un refuge pour Al Qaeda et que le Commandant en chef des forces américaines déclare que ce groupe terroriste est défait en Afghanistan ?

Pourquoi avez-vous mal accueilli la « nouvelle stratégie » américaine définie en mars dernier par le président Barack Obama ? Il a fait un constat lucide de la situation pour dire que les États-Unis n’ont pas l’intention de rester longtemps en Afghanistan, qu’aucune puissance étrangère n’a réussi à s’imposer dans ce pays, qu’il faut chercher une solution politique incluant le dialogue avec les talibans « modérés », que les pays voisins doivent être associés à cet effort. Certes, cette stratégie si séduisante sur le papier n’a malheureusement pas encore trouvé le moindre début d‘application sur le terrain, car l’absence d’un pouvoir fort, crédible, légitime et efficace à Kaboul est un obstacle à son application, mais il est illusoire de s’entêter dans le tout-militaire.

La France pourrait prendre la tête d’un plan de paix comme le préconise le rapport parlementaire de MM. Glavany et Plagnol. Mais nous ne voyons rien venir de votre part. Pire, nos partenaires allemands, italiens, comme hier les Canadiens, veulent partir. Ce sera l’engrenage, nous devrons les remplacer et ce dans une région où l’instabilité est chronique. Il est temps de parler et d’agir, Monsieur le Président.

Les commentaires2 Commentaires

  1. topaz dit :

    Cette tribune est une contribution constructive. Le PS devrait en faire plus souvent.

  2. topaz dit :

    Très heureuse d’entendre ce soir Martine Aubry dire, presque mot pour mot, ce que j’ai écrit ici il y a 10 jours à propos de la dramatique « affaire » de France Télécom, en substance, c’est le problème de fond qu’il faut régler, ce n’est pas la tête du président qu’il suffit de réclamer … Pas très synchro les propos du PS sur cette affaire qui en est vraiment une, et qui est grave. Elle fait partie de tous les nouveaux paramètres liés à l’évolution sociétale qui avance plus vite, dans de nombreux domaines, que la réponse politique qui se contente d’essayer de gérer au coup par coup, au gré de l’actualité. Les dirigeants politiques devraient inverser la tendance et anticiper, avoir une réflexion profonde en amont pour pallier, le moment venu, les lenteurs de mise en place d’un projet de loi, d’une réforme structurelle. Ces sujets de société et de valeurs sont connus mais sous-estimés. On en parle sans les traiter vraiment. Et pourtant ils vont s’inviter très vite, toujours plus nombreux, toujours plus douloureux, au coeur de la vie politique.