Identité nationale et fraternité

par · 8 février 2010

Depuis maintenant trois décennies le débat idéologico-politique français est impacté par trois « évènements » majeurs : la fin du communisme et la chute des idéologies, la globalisation et la tension entre le marché et la société, enfin l’écologie et la volonté « d’économiser la planète ». Au-delà de la controverse sur une société juste dans l’économie de marché, de l’Etat stratège ou celle sur le périmètre de la puissance publique, la question de l’identité nationale est maintenant récurrente. La droite a son « logiciel » : identité – immigration – insécurité. Le fait que le débat sur l’identité nationale fut lancé par le ministre de l’identité nationale et de l’immigration lors d’une réponse à une question sur la Burqa au « Grand jury » en est l’illustration. La gauche, elle, construit par petites touches son triptyque : l’égalité réelle – la liberté ordonnée et la fraternité laïque.

Troisième pilier du fameux triptyque républicain, la fraternité, avec ses connotations judéo-chrétiennes et « idéalistes », semble revenir un peu ces derniers temps sur le devant de la scène rhétorique, après avoir été traditionnellement reléguée dans la pensée politique de la gauche derrière les concepts « durs » de la philosophie politique : la Liberté et l’Egalité.

Celles-ci ont longtemps été et restent bien sûr les valeurs cardinales autour desquelles s’organise l’incessante redéfinition identitaire de la gauche, dans sa différence avec la droite :

La liberté est la condition première de l’homme, son aspiration fondamentale, la condition même de son existence comme sujet politique. De l’instauration de la souveraineté populaire et du suffrage universel jusqu’aux années 1980, avec la libération des ondes ou la décentralisation, en passant par l’affaire Dreyfus et les grandes lois républicaines du XIX ème siècle, la gauche en fait son mot d’ordre. Elle a toujours combattu l’arbitraire, l’oppression, et promu la liberté individuelle, la liberté de pensée, la liberté d’expression. Elle s’est historiquement identifiée au combat républicain contre le carcan religieux, pour la séparation de l’église et de l’Etat, et au combat des années 1960-70 contre un ordre moral étouffant, pour le droit des femmes et la libéralisation des mœurs. « L’émancipation », la volonté de permettre à chaque individu, dès lors que ses actes ne nuisent pas à d’autres que lui, de choisir librement sa façon de vivre, ses liens, ses affiliations, ses références, ses pratiques culturelles demeure alors un principe directeur du socialisme du XXI ème siècle.

L’égalité est la valeur fondatrice de la gauche contemporaine, celle qui détermine sa spécificité et sa vocation dans le champ politique démocratique. Depuis la Révolution de 1789, les hommes et les femmes de gauche se définissent par le combat constant pour l’accès de tous aux ressources essentielles et contre les inégalités indues : inégalités de droit, discriminations, écarts de revenus et de fortune que rien ne peut justifier. Dans la société industrielle et capitaliste, cette posture implique aussi le refus de toutes les formes d’exploitation et de domination, le refus d’une «société de marché » où tout relèverait de la sphère marchande, où l’homme lui-même deviendrait une marchandise soumise au bon vouloir d’autres hommes.

L’articulation de la liberté et de l’égalité est et demeure évidemment le sujet central, dans l’équilibre identitaire de la gauche. Le compromis fondamental avec l’économie de marché capitaliste, la reconnaissance de la liberté économique qui le sous-tend introduit l’idée de la tension permanente entre ces deux pôles, et entraîne la gauche dans les problèmes permanents et délicats de « position du curseur » quant au degré et à la forme de l’intervention étatique dans la production et la distribution des richesses. La conception même de l’égalité évolue, avec une attention croissante à l’égard de « l’égalité réelle », c’est-à-dire l’égalité des chances dans une société où la dynamique même du système induit la reconstitution permanente des inégalités de revenus. Dans le même temps, les limites du libéralisme et de l’individualisme culturel issu du mouvement des années 60-70 l’invitent à chercher, là aussi, de nouveaux équilibres dialectiques : « ordre juste », « liberté ordonnée ».

En effet, l’ordre doit être celui qui permet à la liberté de chacun de s’exprimer. Il est juste parce que fondé en raison, partagé ; Et permettant à tous de profiter de la liberté individuelle. La gauche balise ainsi son champ rhétorique entre « la jungle du droit du plus fort » et « l’anarchie des libertés » qui minent la liberté. Au travers de ces concepts pointe la volonté de « faire société » et non pas de laisser le libre marché ordonner la société ! On trouvera en conséquence dans le discours de la gauche, bon nombre de références à la régulation, la maîtrise etc.

Laissée un peu à l’écart de ce duo prestigieux, la fraternité est pourtant, elle aussi, une valeur intéressante à mettre en avant dans le discours de la gauche. La fraternité est en amont et en aval de l’égalité, qu’elle fonde et complète.

Elle renvoie à l’humanisme et l’universalisme fondamental qui est en amont de l’égalité : c’est la conscience que l’autre est un autre moi-même, doté des mêmes aspirations et besoins, qui débouche sur l’idée d’égalité comme doctrine de la juste répartition des biens rares ou essentiels.

Elle est aussi l’autre nom de la solidarité car elle indique le moyen par lequel l’égalité peut dans les faits se réaliser ou s’approcher. Face à l’ordre spontané du monde, il faut que les hommes s’unissent (ce n’est pas par hasard si Marx préférait donner comme devise à l’internationale « prolétaires de tous les pays unissez vous ! » que «tous les hommes sont frères ») pour qu’advienne la justice.

De ce point de vue, elle introduit un « glissement rhétorique » qui n’a rien d’innocent. Elle dégage l’idée du collectif du matérialisme froid des intérêts de classe pour la replonger dans la dimension spirituelle du pacte social qui était au cœur du recyclage religieux effectué par la pensée révolutionnaire originelle (Cf. l’angoisse de Robespierre et Saint Just devant l’athéisme dissolvant le lien social).

En ce sens, elle a ses limites : Marx reste le meilleur sociologue des temps modernes ; la société n’est pas spontanément fraternelle et la gauche conserve le sens de la tension capital-travail.

Après la Révolution française, les Thermidoriens ont instauré une distinction entre la notion de souveraineté populaire (Rousseau) et celle de souveraineté nationale (Sieyès). C’est-à-dire que d’universel, la fraternité résultant de la souveraineté du peuple (libre disposition de son destin politique dans l’égalité des droits juridiques et politiques à une communauté où chacune se reconnaît égale à tous et solidaire de tous) devient nationale.

On se souviendra que les guerres napoléoniennes viennent se substituer aux guerres révolutionnaires, l’ennemi n’est plus les royalistes et la monarchie de la Sainte alliance mais l’autre nation.

C’est ici que l’on peut saisir la césure toujours à l’œuvre sous des vocables différents entre la droite et la gauche. C’est ici donc que la fraternité se mue en nationalisme culminant avec la guerre de 1914.

1914 intervient en France après l’affaire Dreyfus dont Romain Rolland dit : « Il fallait choisir entre la patrie et la justice ». Deux conceptions de la fraternité allaient se faire face. La république se corrompt d’idéologie nationaliste venue de la droite autoritaire bonapartiste. Alors que la gauche oscille entre un internationalisme révolutionnaire et le pacifisme à la Romain Rolland qui, dès 1914, propose l’unité de l’Europe et le dépassement des nationalismes et donc de toutes crispations sur « l’identité nationale » comme seule voie possible de la fraternité c’est-à-dire de la justice.

Cela signifie et c’est le sens efficient du mot fraternité, si des instances politiques démocratiques peuvent continuer à réagir aux inégalités de ressources ou toutes autres causes de souffrance locale des individus.

La fraternité n’est pas le champ clos d’une émotion collective dans un stade au moment de la Marseillaise, ou la pulsion vers l’autre qui souffre.

La fraternité doit être en quelque sorte « laïque » c’est-à-dire s’émancipant du nationalisme de la religion, de l’affect ou du romantisme pour construire une vraie solidarité qui tienne compte de chacun. Et c’est pour cela qu’elle doit être politique.

L’idée de fraternité n’en recèle pas moins un potentiel intéressant de réactivation de l’idée de collectif… Dans cette société consumériste parfois fatiguée d’elle-même, où l’individualisme concurrentiel se combine à des élans de générosité et la recherche de formes nouvelles d’être ensemble, la gauche porte la part de collectif qui existe en chacun d’entre nous. C’est, au-delà de ses capacités à agir pour réguler et encadrer le nouveau capitalisme, une condition pour recréer un élan autour d’elle et entrer en résonance avec un besoin puissant, étouffé par le Sarkozysme ambiant.

En conclusion, loin de reléguer la fraternité a un rôle secondaire, elle doit être à la base du concept du vivre ensemble, de communauté de destin et de valeurs qui sont pour la gauche à la base d’une bonne définition de l’identité nationale. Elle s’opposera à la liberté conçue comme un laissé faire flattant l’individualisme consumériste à cette attaque contre l’égalité au nom d’un égalistarisme qui nivelle notre société, et à une fraternité dite nationale qui exacerbe le différentialisme. C’est-à-dire ce qui oppose les nations plutôt que d’unir les hommes.

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