Comprendre la Côte d’Ivoire

par · 7 décembre 2010

1- La Côte d’Ivoire est entrée en grave crise politique et identitaire à la mort du père de l’indépendance Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993. Sous couvert de clarification nationale, dès 1994 les autorités ont ouvert la boîte de Pandore de l’ivoirité. Le code électoral et la constitution sont modifiés à plusieurs reprises pendant le mandat du président Henri Konan Bédié (parti PDCI). Ces mesures interdisent Alassane Ouattara (parti RDR), dernier premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, de vie électorale. Henri Konan-Bédié est à son tour écarté par le général Robert Guéi en 1999.

2- Les élections présidentielles de 2000 se déroulent dans un climat de grande confusion et d’affrontements. Alassane Ouattara empêché ne peut pas se présenter. Robert Guéi est déclaré battu par Laurent Gbagbo (parti FPI, membre de l’IS) au terme d’un processus marqué par la violence. Le nouveau président, après plusieurs mois de négociations, forme en août 2001 un gouvernement d’union nationale. Tous les partis sont représentés. Mais, en septembre 2002, le nord du pays, traditionnellement favorable à Alassane Ouattara, se soulève. Le Général Guéï est assassiné. Le pays est coupé en deux.

3- Depuis cette date, la France, les Nations Unies et l’Union africaine ont conjugué leurs efforts pour geler le conflit et créer les conditions d’un dialogue permettant l’organisation d’une consultation transparente, plurielle et sans exclus du scrutin, destinée à doter la Côté d’Ivoire d’un gouvernement démocratiquement élu, bénéficiant du soutien de la population. Les protagonistes réunis à Paris en janvier 2003, puis à Accra (Ghana) en mars acceptent de suspendre les hostilités. Des casques bleus sont déployés entre le nord et le sud du pays. Un gouvernement de réconciliation, comprenant nordistes et sudistes est constitué.

4- Mais la cohabitation des uns et des autres reste difficile. Les opposants sont remerciés puis réintégrés par le président Gbagbo. Des manifestations du RDR d’Alassane Ouattara à Abidjan en 2004 dégénèrent. En réponse aux pressions de la France et de l’ONU le président Gbagbo fait bombarder les troupes françaises. Ses partisans organisent des manifestations anti-françaises à Abidjan. L’Afrique du sud prend le relais de la France dans la médiation entre parties. Les processus de désarmement préalable à la préparation de l’organisation d’élections reprend. Les élections prévues en 2005, puis en 2006 sont finalement reportées. Mais la place réservée aux opposants du FPI de Laurent Gbagbo au sein du gouvernement, donc au PDCI de K. Bédié et au RDR d’Alassane Ouattara est élargie.

5- Le président du Burkina, Blaise Campaoré réunit les protagonistes à Ouagadougou. En mars 2007 un nouveau compromis est trouvé. Le chef de la rébellion Guillaume Soro devient Premier ministre en 2007. La zone tampon, garantie par les casques bleus et l’armée française entre le nord et le sud est supprimée. L’unité administrative est progressivement rétablie. Un désarmement est officiellement et spectaculairement engagé. Un processus concret de préparation à la votation se met en place. Les électeurs sont identifiés et dorés d’une carte. Une commission indépendante, la CEI, supervise et coordonne l’opération. En dépit de difficultés et de lenteurs marquées par une grave crise en février 2010, le dispositif permet d’annoncer la tenue d’élections présidentielles les 31 octobre et 28 novembre 2010.

6- J’adopte au Secrétariat International – pas d’évolution (dans l’absence de relation avec Laurent Gbagbo) sans élections.

Une consultation exemplaire en situation d’impasse

1- Trois responsables se portent candidats: Henri Konan Bédié, ancien président de la République, pour le PDCI; Alassane Ouattara pour le EHDP (rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix) c’est-à-dire le RDR et ses alliés et Laurent Gbagbo, le chef de l’Etat sortant pour le FPI (Front Populaire Ivoirien).

2- Je me rends en Côte d’Ivoire pour soutenir le processus électoral: « il faut tourner la page ». Je ne suis pas là pour donner des consignes de vote. Je rencontre différents acteurs politiques.

3- La campagne électorale se déroule sans incidents graves. Le premier tour mobilise plus de 85% des inscrits dans des conditions jugées plus que satisfaisantes par les observateurs. Le résultat, contrairement à ce que laissaient espérer les sondages, place Laurent Gbagbo en tête, mais de très peu. L. Gbagbo: 38, 3%; Alassane Ouattara: 32,08%; Konan Bédié: 28,24%.

En dehors de la capitale, le vote est très régionalisé. A. Ouattara est nettement en tête dans le nord, l’ancienne zone rebelle. H. Konan Bédié au centre-est et L. Gbagbo dans le sud et l’ouest du pays.

4- Bien que plus tendue, la campagne de deuxième tour se déroule de façon correcte. Un face à face télévisé très courtois oppose les deux candidats arrivés en tête, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. K. Bédié, pourtant inventeur du concept d’ivoirité qui a été à l’origine des difficultés du pays et de l’exclusion d’A. Ouattara du jeu politique, appelle ses partisans à rallier Alassane Ouattara.

Laurent Gbagbo dans un entretien accordé à « Jeune Afrique » (n° 2597) fait une déclaration annonciatrice de difficultés: « je ne serais pas battu. J’y suis, j’y reste. Mais je ne serais pas éternellement président et, un jour, je transmettrai le flambeau à quelqu’un de plus jeune que moi ».

5- 70% des électeurs ont voté le 28 novembre. Le scrutin, selon les observateurs, s’est bien déroulé. Mais la CEI est empêchée de présenter les résultats dans les délais prescrits par la loi (trois jours après la consultation). Son président ne peut annoncer la victoire d’Alassane Ouattara avec 54% des suffrages que le quatrième jour protégé par les casques bleus et le Premier ministre. Faisant valoir que les délais légaux n’ont pas été respectés la Cour Constitutionnelle se saisit du dossier. Elle invalide les résultats dans sept départements ayant donné l’avantage à Alassane Ouattara et proclame la victoire de Laurent Gbagbo avec 51% des suffrages. Les Nations Unies qui ont procédé à un décompte particulier, rejettent la manipulation et félicitent le vainqueur A. Ouattara. Le président Gbagbo ferme alors les frontières et suspend la diffusion des médias internationaux. La télévision officielle critique les médias français. Le Premier ministre Guillaume Soro, présente sa démission à Alassane Ouattara. Il est renommé par A. Ouattara évinçant les amis de Konan Bédié et toute « représentation du sud » au pouvoir. Le CEDEAO (la communauté des États d’Afrique de l’Ouest), l’Union européenne reconnaissent la validité de la victoire d’Alassane Ouattara. L’Union africaine demande le respect des résultats tels qu’annoncés par la CEI et envoie en médiateur l’ancien président d’Afrique du sud, Thabo Mbeki. Le 4 décembre les deux candidats se déclarent présidents et nomment le 5 décembre deux premiers ministres. A chaque instant on peut tomber dans la guerre civile. L’impasse est totale. Seul Laurent Gbagbo, en se retirant, peut éviter une nouvelle épreuve à son peuple.

catégorie Ecrits, Expressions

Les commentaires2 Commentaires

  1. topaz dit :

    Nouvel Obs. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est que 67 % des sympathisants de gauche croient à son retour. Eux sont clairvoyants et lucides.

  2. topaz dit :

    Qu’y-a-t-il à retenir du reportage de l’Express ? Deux réflexions importantes, l’une de Vincent Peillon « une chance pour les socialistes comme pour la France », l’autre d’Alain Juppé « le parti socialiste n’est pas prêt à se donner à lui » qui résument l’ambiance et la complexité du problème …