Débat sur la (dé)mondialisation

par · 6 juin 2011

 

 

Déplorant les effets de la globalisation, Jean-Christophe Cambadélis et Arnaud Montebourg s’opposent sur le recours aux mesures protectionnistes.

Par NICOLAS DEMORAND, GRÉGOIRE BISEAU

La mondialisation et son pendant protectionniste (la démondialisation) vont-ils devenir le nouveau clivage de la gauche ? Et donc la nouvelle ligne de fracture au sein du Parti socialiste ? Libération avait invité trois personnalités de gauche pour en débattre : le strauss-kahnien Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national du PS aux affaires internationales, Arnaud Montebourg (1), député de Saône-et-Loire, et Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche. Ce dernier a finalement annulé sa venue.

Arnaud Montebourg, une tentative de définition de la démondialisation…

A.M. : C’est la remise en question d’un système qui a mis en concurrence les protections sociales, les choix fiscaux des peuples, et qui a organisé une sorte de mise aux enchères à la baisse des rémunérations, mettant en concurrence le paysan asiatique payé 40 fois moins que l’ouvrier européen, qui, lui, a deux siècles de luttes sociales à son actif. La démondialisation, ce n’est pas le repli autour d’une nation, c’est au contraire le choix de partager entre le Nord et le Sud une stratégie de protection de mode de vie. C’est une stratégie gagnante pour tous. Au Sud, parce qu’il faut créer des marchés intérieurs après de longues années d’exportation à tous crins. Il faut maintenant développer le pouvoir d’achat de ces travailleurs exploités. Ensuite, au Nord, il faut réindustrialiser des poches de sous-développement qui commencent à apparaître. Ces déséquilibres se résolvent à travers un projet de démondialisation.

Concrètement, comment démondialise-t-on en France ?

A.M. : D’abord, la démondialisation a déjà commencé, notamment par la relocalisation d’activités au plus proche du lieu de consommation.

Démondialiser, c’est donc relocaliser…

A.M. : Oui, c’est-à-dire mesurer à quel point produire à 20 000 kilomètres n’a aucun sens à un moment où l’atteinte à l’environnement est devenue un problème pour chacun des habitants de la planète.

Cela veut-il dire que l’on va produire à nouveau des cafetières, des écrans de télévision, des tee-shirts ?

A.M. : Prenons par exemple l’industrie du jouet. La quasi-totalité des jouets vendus en Europe occidentale viennent de Chine. Qu’est-ce qu’une industrie du jouet dans la démondialisation ? C’est d’abord des normes environnementales imposées au producteur. Et puis c’est aussi des normes salariales. Avec cette règle : si les multinationales n’augmentent pas les salaires des ouvriers chinois, il n’y a aucune raison de ne pas taxer aux frontières européennes leurs produits. Je pense que face à une Chine qui pille nos technologies pour mieux les délocaliser, nous sommes naïfs. Toutes les nations mercantiles sont protectionnistes. Pourquoi l’Europe ne l’est-elle pas ?

Partagez-vous cette analyse, Jean-Christophe Cambadélis ?

J.-C.C. : D’abord, nous partageons ce constat dans toute la gauche et peut-être même au-delà : l’hypertrophie du capitalisme financier sur le capitalisme productif produit des dégâts considérables. Je partage avec Arnaud le combat à mener contre cette obsession exportatrice. Le Parti socialiste est en faveur d’une révolution silencieuse, en faveur de l’édification de nouvelles normes. Pour moi, le niveau pertinent pour combattre cette mondialisation, c’est clairement celui de l’Europe. En matière douanière, il ne s’agit pas de faire du protectionnisme, mais d’être progressiste. En clair, de ne pas accepter que l’on viole les normes de l’Organisation internationale du travail et de l’Organisation mondiale du commerce.

Les socialistes ne devraient-ils pas se féliciter que cette mondialisation puisse sortir de la pauvreté des centaines de millions de Chinois ?

A.M. : Je conteste cette analyse du mythe de la classe moyenne chinoise. La lutte contre la pauvreté par rapport aux milliards d’euros accumulés par la puissance chinoise n’est pas à la hauteur des espérances. Le bilan de la mondialisation, y compris pour les Chinois, est négatif. Cela est lié au fait que le capitalisme financier n’a aucune espèce d’intérêt à payer sa force de travail. Et donc continue à délocaliser. A Shenzhen, Foxconn, qui fabrique nos iPhones, avait été contraint d’accorder des hausses de salaire de 65% à la suite de grèves et de suicides. Résultat : la direction du groupe délocalise en ce moment sa production dans une zone encore plus pauvre de la Chine pour chercher à payer des salaires moins chers.

Les pays du Sud souhaitent au contraire davantage de mondialisation, notamment pour donner un meilleur accès à leurs produits…

J.-C.C. : Parce que nous sommes socialistes, on ne voudrait pas que ces pays du Sud soient en train d’adopter un modèle libéral, où certains s’enrichissent pendant que d’autres s’appauvrissent. Lors du Forum de Dakar, nous avons, avec Martine Aubry, rencontré Lula, l’ancien président brésilien. Or, il est très conscient des disparités qui existent dans son propre pays. Il nous dit : «Ouvrez vos marchés parce que vous avez 400 millions de consommateurs.» On répond : «D’accord, mais à la condition que vous augmentiez vos normes sociales.» Sinon, nous serions des libéraux absolus. L’intérêt bien compris des peuples, c’est la régulation.

Il y a une vraie querelle sémantique entre vous. L’un parle démondialisation et l’autre régulation. Est-ce que ces deux mots sont interchangeables ?

A.M. : La mondialisation est une dérégulation. Elle a consisté à faire disparaître les règles, les normes. Notre projet, c’est d’utiliser la puissance publique, la politique, pour la rendre plus forte que l’économie.

Quelle est la différence entre la démondialisation que vous défendez, Arnaud Montebourg, et celle proposée par Marine Le Pen ?

A.M. : Marine Le Pen propose une stratégie de repli national. Nous, les socialistes, nous défendons une stratégie européenne. Un pays, même de 60 millions d’habitants, qui se replierait sur lui-même et abandonnerait l’euro risquerait son propre appauvrissement. Dans son cas, la démondialisation implique nationalisme et haine de l’étranger sous toutes ses formes.

J.-C.C. : C’est l’inverse de notre internationalisme. Nous voulons un monde régulé, et elle, elle veut une nation enfermée. Ce n’est pas du tout pareil, même si à un moment donné, on peut se croiser sur des mots.

Vous voulez sortir de «l’obsession exportatrice». Mais que dit-on à notre partenaire allemand, qui a fondé son modèle sur la performance de son commerce extérieur ?

J.-C.C. : Cette orientation politique menée par Mme Merkel a conduit l’ensemble de l’Europe à la ruine, à deux doigts de l’éclatement de l’euro. Cette politique a fini par assécher l’Europe, qui va bientôt ne plus être en situation d’acheter allemand. C’est donc une politique suicidaire. L’actuel leader du SPD [parti social-démocrate allemand] n’est pas du tout sur cette orientation. Et le travail que l’on a fait a été de construire une esquisse de politique européenne alternative à celle développée par Nicolas Sarkozy et Mme Merkel. Il y a quelque temps, quand les socialistes européens parlaient de «gouvernement européen», c’était un gros mot. Aujourd’hui, on en discute. Quand les socialistes français développaient le projet de taxation des mouvements de capitaux, c’était la soi-disant folie étatiste des Français. Aujourd’hui, c’est le programme des socialistes européens.

Depuis le début de votre débat, on ne voit pas très bien où se trouve la différence fondamentale entre vos deux visions de la mondialisation.

J.-C.C. : Où est le désaccord ? Il n’est pas sur le constat, il est sur les chemins de l’alternative. Arnaud est sûrement plus volontariste que moi, parce que j’intègre les puissances des nations dans mon raisonnement, les difficultés à mener des politiques pratiques qui ne relèvent pas de la simple volonté du politique. Je suis plutôt réformiste dans ce débat. Je ne vois pas de chemin pratique dans la rupture. Ce qui ne veut pas dire que lorsque l’on se met autour d’une table, on ne peut pas se retrouver…

C’est vrai cela ?

A.M. : Je considère que le Parti socialiste a fait un gros effort d’évolution politique. Je suis le seul candidat déclaré à la primaire – je pense que cela le restera – qui a voté non au traité constitutionnel européen en 2005. Les propositions que je fais, c’est le refus de passer trop de compromis avec nos partenaires européens qui ont conduit à la dérive libérale de l’Union européenne. On retrouve d’ailleurs le clivage entre le oui et le non qui était une querelle purement stratégique. C’était le chemin pour construire une autre Europe qui nous séparait, mais ce n’était pas le refus de l’Europe.

C’était un clivage très profond qui avait déchiré le PS. On assiste au même clivage en matière de mondialisation…

A.M. : Moi, je suis favorable à ce que la France prenne des mesures unilatérales, par exemple contre le système bancaire. Quand on nous dit : on ne peut pas faire les choses seuls, je dis qu’il est temps de prendre des responsabilités, d’être à l’avant-garde d’une Europe qui sera au service des hommes et des femmes qui travaillent, et non pas de ceux qui vivent de la rente financière. Sur la responsabilité des entreprises transnationales, on peut prendre des mesures protectionnistes contre leurs produits. Je suis pour qu’on crée des agences douanières vis-à-vis du commerce extra-européen, sans attendre l’ultime négociation à 27. Il est certain que l’on va avoir avec nos partenaires une grande explication.

Alors que Nicolas Sarkozy plaide pour l’instauration d’une taxe sur les transactions financières et la constitution d’un gouvernement européen, qu’est-ce qui vous différencie de la droite ?

J.-C.C. : Tout. Le fond, la forme, l’objectif. Je suis en total désaccord avec ce truisme de la vie politique française qui fait dire que Nicolas Sarkozy serait à l’origine d’un embryon de gouvernement européen. C’est faux. On en est très loin, et il ne l’a pas développé. Nicolas Sarkozy s’est littéralement couché devant Mme Merkel. Il n’a exercé aucun rapport de force, il ne pouvait pas le faire vu l’état de nos déficits publics. Or, c’est lui qui les a créés. Faux aussi sur les objectifs. Il agite sa volonté d’instaurer une taxe sur les transactions financières, mais dès qu’on peut le faire, il s’y oppose. Dans la campagne électorale, nous dévoilerons la véritable nature de Nicolas Sarkozy.

(1) Auteur de «Votez pour la démondialisation», éd. Flammarion, 2 euros.