Lettre à l’ambassadeur de la République hongroise en France

par · 10 janvier 2012

Monsieur l’Ambassadeur,

C’est avec une certaine inquiétude que nous observons l’évolution de la situation institutionnelle en Hongrie depuis un an maintenant.

La très large victoire du parti de monsieur Viktor Orban aux élections de 2010 lui a permis de disposer d’une majorité des deux tiers, ce qui lui permet de modifier la Constitution. Une Constitution héritée de ce que vous appelez « la Transition » et qui est perçue, je pense à juste titre, comme un texte fondateur de la démocratie et du pluralisme dans votre pays ; celui-ci ayant subi le joug du totalitarisme pendant plus de quarante ans.

Or si les mots ont un sens, la « transition », à l’inverse d’un coup d’Etat, suppose un passage aussi pacifique et consensuel que possible à la démocratie, sans purges ni grands procès.

C’est l’honneur de la Hongrie d’avoir été un des pays précurseurs dans l’effondrement du totalitarisme. Notamment par l’Insurrection de Budapest en 1956 qui reste pour la France une rupture importante. Elle a ouvert les yeux de beaucoup d’intellectuels sur la véritable nature du stalinisme.

Ce moment de liberté, durement réprimé a durablement ravivé l’aspiration séculaire du peuple hongrois à la Liberté.

Mais aussi je n’oublie pas que c’est ici que s’est ouverte la première brèche dans le Rideau de Fer.

Dans la mémoire des Français qui ont toujours été des amis de la Hongrie et qui appréciaient les travaux du grand historien, François Fejtö, les noms de Laszlo Rajk et Imre Nagy restent comme des symboles au nom desquels la démocratie mérite qu’on se batte pour elle.

Le Parti socialiste français durant cette période a toujours gardé sa lucidité à la fois quant à la nature des régimes au pouvoir dans cette partie de l’Europe, mais aussi quant à leur inéluctable chute. Ce qui explique le soutien du PS aux démocrates, aux dissidents ou aux intellectuels comme Vaclav Havel qui vient de nous quitter.

Notre parti frère, le MSzP est le produit de l’action des réformateurs qui ont démantelé l’ancien parti-état communiste. Comme tous les pays qui ont subi un régime de parti unique, tous les partis démocratiques ont aujourd’hui dans leurs rangs des dirigeants issus ou formés dans ces anciens partis. Mais les réformateurs qui ont fondé le MSzP avaient accepté le principe du multipartisme dès 1988 et le MSzP a abandonné toute référence au communisme. Il n’est donc pas un héritier politique de cette sombre période car il a clairement rompu avec ce passé. Ce qui n’est pas le cas par exemple du Jobbik qui revendique l’héritage de la Garde hongroise et des Croix fléchées qui ont fait régner un régime de terreur dans le pays durant la Deuxième guerre mondiale. La mise en cause du MSzP conduit selon nous à ouvrir le débat sur son interdiction si le gouvernement continue à le caractériser comme une « organisation criminelle ». Ce serait alors une agression caractérisée contre la démocratie et une falsification de l’Histoire.

Le poids de l’Histoire explique notre préoccupation quant aux évolutions que connaît la Hongrie. Le respect de la souveraineté d’un Etat n’est pas moins essentiel que le respect de la démocratie et du pluralisme.

C’est pourquoi, Monsieur l’Ambassadeur, nous avons suivi avec intérêt le retour de la Hongrie dans la grande famille européenne qui était entretemps devenu un espace de civilisation doté peut-être d’un marché, mais surtout d’une culture démocratique.

La Hongrie a rejoint l’Union européenne en 2004, une quinzaine d’années après le début de la Transition et elle en a même assurée la présidence tournante au premier semestre de l’année 2011. En adhérant à l’Union européenne, elle a adhéré à l’ensemble des Traités qui sont eux-mêmes établis sur des principes et des droits fondamentaux qui définissent ce qu’est la civilisation européenne.

Les récents choix politiques du gouvernement Orban, en matière de droit de la presse, en matière de séparation et d’indépendances des pouvoirs, de pluralisme démocratique ou de droits des minorités, entrent aujourd’hui en contradiction avec ces principes.

Je me permets d’énoncer quelques uns de ces principes fondamentaux qui sont le bien commun de tous les Européens.

1. C’est la diversité des héritages religieux, culturels et humanistes qui fondent l’Europe et pas seulement « l’héritage chrétien » qui, de fait exclut l’apport des autres religions ou autres philosophies dans la formation de notre identité commune.

Ce sont les nationalismes en Europe qui ont décidé d’exclure du patrimoine commun les minorités ethniques, culturelles ou religieuses.

2. L’Europe est attachée aux valeurs démocratiques. Le régime politique le plus démocratique c’est le régime républicain. La dénomination « République » en droit international ou en droit constitutionnel ne laisse place à aucune ambiguïté. Tous les Etats-membres de l’Union définissent ainsi leur statut : République fédérale, République, Principauté ou Royaume. Tous ont adopté une constitution démocratique.

3. La modification du mode de scrutin et le redécoupage électoral favorisent le parti au pouvoir ce qui signifie que les possibilités d’alternance sont réduites et que le parti au pouvoir se rapproche d’un parti unique. Cela d’autant plus que la nomination de proches du Premier ministre aux postes clés du pays crée un appareil d’Etat aux mains d’un seul parti pour des mandats dont la durée va jusqu’à douze ans, ce qui réduit aussi bien les possibilités d’alternance que la réalité de l’indépendance au sein d’institutions comme la Cour des comptes, la justice ou encore les forces de l’ordre et l’armée.

4. La Charte des droits fondamentaux et la Convention européenne des droits de l’homme garantissent également la liberté de la presse, la liberté de diffusion d’informations et d’opinion sans ingérence de l’Etat. La législation adoptée en 2011 sur la presse et les médias hongrois va à l’encontre de ces textes et elle menace le pluralisme et l’indépendance des métiers de l’information.

Monsieur l’Ambassadeur,

Le Parti socialiste respecte encore une fois de l’intégrité politique de toutes les nations démocratiques. En France même, il est vigilant à l’égard de l’action du gouvernement, exerçant les tâches élémentaires de contrôle démocratique sur l’action publique que les élus du peuple ont pour mission de conduire.

L’Union européenne n’a de sens que dans le partage de ces principes par l’ensemble des Etats-membres. Elle ne peut être vue comme une force extérieure de laquelle il faudrait s’affranchir pour ce qui est de la politique intérieure alors qu’on bénéficie de son soutien sur le plan des infrastructures et en matière de politique économique.

Vous comprendrez que nous sommes inquiets du cours actuel de votre pays.

Nous voulions publiquement vous le faire savoir.

Veuillez recevoir, Monsieur l’Ambassadeur nos salutations.