Tribune dans Libération: un autre chemin pour une autre politique en Europe

par · 1 octobre 2012

Jean-Christophe Cambadélis publie une tribune dans le quotidien Libération, que nous vous proposons de lire ci-dessous ou sur le site du journal.

Le Parlement français se prononcera dans quelques jours sur le Traité européen «sur la stabilité, la coordination et la gouvernance». En cent jours seulement, les engagements de campagne de François Hollande ont été tenus et le travail de conviction du chef de l’Etat auprès de ses partenaires européens a payé. Ce dernier ne voulait pas d’une «règle d’or» inscrite dans la Constitution. Le Conseil constitutionnel lui a donné raison. Le président de la République voulait un Pacte de croissance pour faire contrepoids au Pacte de stabilité. Il l’a arraché au sommet de Bruxelles des 28 et 29 juin. Il revendiquait la création d’une taxe sur les transactions financières. Il l’a obtenue. Il a exigé de mettre la question de la spéculation sur les dettes souveraines des Etats à l’agenda européen. La BCE achètera de manière «illimitée» la dette des pays en difficulté. La France a eu gain de cause : l’intégration solidaire est en marche. La gauche voulait mettre fin au Merkozy. C’est chose faite ! Voilà qui nécessite l’approbation du Traité européen.

Malgré ces résultats – exceptionnels – la fracture est toujours là. Réduire cette fracture, dépasser les traités et apporter des réponses aux réticences croissantes de l’opinion à l’égard de l’évolution de l’Union européenne, telle est, à dix-huit mois des élections européennes, l’une des tâches prioritaires auxquelles doit s’atteler sans attendre le Parti socialiste, pivot de la nouvelle majorité et premier parti de France. Sous peine que la discorde ne s’installe durablement dans la majorité présidentielle et à condition d’accepter l’idée que la crise européenne n’est peut-être ni une crise de l’euro ni même une crise de la dette, mais qu’elle est d’abord et avant tout le reflet de l’échec d’une politique européenne dépourvue de perspectives de croissance durable. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de stabiliser la dette. Nul n’ignore la facilité qui conduirait à reporter son coût sur les générations futures. Il s’agit d’opposer une alternative politique aux conservateurs pour qui le renforcement de la discipline fiscale à l’échelle nationale et la mise en place, dans chaque pays, d’une politique d’austérité tiennent lieu de seul viatique au marasme européen. Rétablir la confiance par une baisse du déficit et une réduction des dépenses, en clair rétrécir l’Etat, voilà l’objectif des droites.

Pourtant, à l’examen de l’histoire économique, la succession des plans de rigueur n’a jamais fait un printemps de croissance. Faut-il rappeler que c’est la récession qui a provoqué le déficit et non l’inverse ? Est-il besoin de souligner que si le marché joue bien un rôle majeur dans les progrès de productivité, le niveau de vie n’aurait jamais pu augmenter sans Etat redistributif et sans Etat protecteur ? Le New Deal n’a-t-il pas sorti les USA de la crise de 1929 ? Qui, sinon le système financier, défaillant, a fait appel en 2008 à l’Etat pour éviter sa faillite, une panique des épargnants et l’effondrement du monde industriel ? Comment l’Etat peut-il stimuler l’économie s’il reste concentré sur sa dette ? Comment réduire les déficits quand la demande faiblit et que le chômage augmente au risque d’un accroissement des inégalités ?

Certes, c’est au regard de cet objectif de 3% qu’on évalue aujourd’hui la crédibilité d’un Etat mais la Commission n’est-elle pas en train de créer de toutes pièces une nouvelle crise artificielle ? La rigueur de cet objectif – en France une purge budgétaire de 30 milliards d’euros – n’altère t elle pas la vigueur d’une possible reprise ? Les ménages et les entreprises s’en inquiètent. Un nombre croissant d’économistes aussi. Le problème n’est pas français ou pas seulement français. Il est européen. Tout le monde sait qu’il faut du temps pour réduire les déficits. Tout le monde sait qu’il faut une trajectoire plutôt qu’un objectif absolu de réduction du déficit public. Tout le monde sait que la réduction à 3% du déficit fin 2019 est peu réaliste, alors que la prévision de croissance hier à 1,2, aujourd’hui à 0,8, risque demain d’être quasi nulle et que la zone euro devrait voir son PIB baisser en 2012. Alors est-il de bonne politique de combiner tout à la fois promesses non tenues, tensions sociales, récession avec son cortège de plans sociaux et donc de nouveaux déficits ? Il serait légitime et judicieux que le Parti socialiste, en charge «du rassemblement et de l’élaboration de réponses nouvelles» se saisisse du sujet sans attendre et offre un lieu et un cadre de débats pour la gauche sur l’Europe car c’est à ce niveau qu’il faut porter le débat. Comment réduire les déficits publics sans compromettre les perspectives de croissance et d’emploi ?

Des économistes tels Daniel Cohen, Patrick Arthus ou Philippe Aghion, peu suspects de laxisme, ou encore Joseph Stiglitz et Paul Krugman, prix Nobel, s’élèvent contre «une austérité insensée, contre-productive quand la récession menace». Ils plaident pour que les déficits publics soient systématiquement fixés en termes «structurels», autrement dit «ajustés pour tenir compte de la conjoncture». Comment, dès lors, arrêter des critères d’objectifs budgétaires annuels flexibles ? D’autres, proches de la Banque mondiale, considèrent que la croissance est durablement plus forte dans les pays où la part de l’investissement public dans le PIB est plus élevée. Le FMI lui-même vient de déclarer que certains pays de la zone euro devraient «ralentir» le rythme d’assainissement de leurs finances publiques. Quant à la FED, elle estime que les plans d’austérité demandés à certains Etats européens risquent de «freiner la croissance et de compliquer encore la réduction des déficits».

A l’heure où l’investissement des entreprises recule et où la consommation des ménages ne peut être le seul moteur de croissance, quels peuvent être les contours d’un Pacte productif ? Quels en sont les secteurs d’intervention prioritaires, par exemple ceux de l’innovation et de la transition énergétique ? Quelle mobilisation des financements publics et privés ? Les enjeux deviennent partout les mêmes dans l’Union : chômage de masse, sous-emploi des jeunes et des seniors, dualisme du marché du travail entre emplois stables et précaires, modulation du temps de travail, sécurisation des parcours professionnels, modes de consultation et de négociation avec les salariés et leurs représentants. Un agenda du redressement a été arrêté par le président de la République. Ne revient-il pas aux dirigeants européens et aux forces politiques de l’Union de définir, avec la Confédération européenne des syndicats, un agenda social européen ? Le Parti socialiste doit s’emparer de ces sujets. Peut-on attendre que les faits viennent contredire les objectifs ? N’est-il pas temps de travailler avec les sociaux-démocrates européens à un pacte de croissance continental.

Les commentaires4 Commentaires

  1. Patrick P. dit :

    Les élections européennes sont effectivement dans dix-huit mois, c’est à dire dans pas longtemps. Et les enjeux politiques qui s’y rattachent sont considérables et sans doute plus décisifs que jamais. Pour autant que l’on veuille voir l’Union européenne renouer avec le progrès économique, la justice sociale et un développement durable, facteurs de paix et de solidarité, au-delà même de notre continent. Puisse le congrès de Toulouse mettre les Socialistes français d’ores et déjà en campagne. Cette tribune dans Libération n’est-elle pas un bon début ?

  2. topaz dit :

    Notre XXIe siècle est rattrapé par l’hypocrisie et les contradictions sociétales. L’Eglise catholique, qui doit faire face chaque jour à de graves dérives de ses hauts dignitaires, refuse toujours la contraception -artificielle nous précise-t-elle-, le mariage de ses prêtres aux vocations qui se raréfient, mais se prononce aujourd’hui, au nom du refus de l’homophobie, et comme soudain parachutée dans le monde moderne, en faveur d’un « vrai débat » sur le mariage gay …

  3. topaz dit :

    Peut-être faudrait-il effectivement dans le contexte « rendre la main » en jouant la carte d’augmenter temporairement la dette pour ramener un peu de croissance et beaucoup de confiance. C’est une guerre des nerfs, un coup de poker difficile où on ne peut ni perdre, ni gagner, mais juste continuer à jouer.

  4. topaz dit :

    Très bien écrite cette tribune, Monsieur le Vice-président ! Réaliste et cinglante, elle pose les bonnes questions, mais qui va prendre la responsabilité de la réponse qui est urgente et collective à l’échelle du continent européen ? Si le New-deal de Roosevelt a réussi, l’Europe n’a toujours pas de numéro de téléphone. Et pour paraphraser Georges Pompidou, l’euphorie du pouvoir ne fait que cacher pour un temps l’érosion des moyens. « Le parti socialiste doit s’emparer de ces sujets », c’est peut-être sa planche de salut, trouver le vaccin et le diffuser … Un pari audacieux à la Mendès-France, gouverner c’est choisir -vite- et le temps presse …