Un 1968 turc ?

par · 4 juin 2013

turquie

La place Taksim est un lieu symbolique, mémoire du 1er mai. Lieu branché des Kémalistes mélomanes, des Chiites, de la jeunesse étudiante, des écologistes, des Kurdes, cela fait beaucoup pour un régime confronté à des revers internationaux et des inquiétudes sur la tendance autocratico-confessionnelle du régime. Au point de départ l’AKP, le parti de M. Recep Tayyip Erdogan, a profité doublement de la volonté de la bourgeoisie commerçante d’Anatolie et des ruraux de secouer l’establishment politico-militaire. Il s’agissait de s’ouvrir au marché mondial, de rejoindre l’Europe, d’une diplomatie zéro problème de voisinage, et de retrouver le chemin d’un islam modéré garant face aux débordement des moeurs garantis par la laïcité. La marche à l’Europe piétine, l’environnement s’est dégradé, la Turquie est fâchée avec Israël, ses relations complexes avec l’Iran, l’afflux de réfugiés syriens n’a pas arrangé l’image du pouvoir. Dans le même temps, le Premier ministre cherche à changer la Constitution pour en faire un régime présidentiel et à accentuer la confessionnalisation de la société. Au point que certains soupçonnent le régime d’avoir ouvert les négociations avec les Kurdes pour obtenir des voix au Parlement pour faire passer la modification de la Constitution. C’est dire le degré de méfiance dans le pays. Voilà pourquoi sur fond de moindre performance économique, l’explosion turque avec 1 mort, 1740 blessés et 1730 interpellations ressemble plus à un 1968 contre le Général de Gaulle qu’au Printemps arabe. Mais la décision de manifester en Egypte et en Turquie le même jour contre les frères musulmans marque une évolution inattendue dans un Proche-Orient qui est donc proche de l’Europe et de plus en plus incontrôlable.

 

Les commentaires1 Commentaire

  1. SR dit :

    Effectivement, le mouvement ressemble beaucoup à mai 68 !
    L’économie va bien, le pays a profité d’une dizaine d’année de société de consommation accélérée comme après nos trente glorieuses.
    L’opposition de gauche est paumée, vieillissante, son ancien dirigeant est resté trop longtemps à la tête du parti, sans le moderniser (un peu comme la gauche française se retrouve le cul entre deux chaises en découvrant le vrai visage du stalinisme)
    Malgré la fin de la guerre froide, la Turquie craint d’être comme la France en son temps, le jouet de l’impérialisme américain (en Syrie notamment)
    Le peuple craint la main-mise de l’état sur les médias, comme sur l’ORTF de 68. Il craint un changement de constitution dont le but est de rassembler le pouvoir entre les mains d’un homme (qui a mené à notre système présidentiel que je considère personnellement comme assez déplorable)

    Il y a donc beaucoup de similitudes dans la situation, j’aime beaucoup votre analyse… mais il y a aussi de grandes différences. D’abord, de Gaulle, tout autoritaire qu’il était, restait un républicain, à la différence d’Erdogan qui, il y a 16 ans déjà, déclarait : « la démocratie n’est pas un but, c’est un moyen. » phrase qu’il aime à répéter de temps en temps. Avant l’AKP, Erdogan appartenait a un parti islamiste pas modéré du tout, parti qui a été interdit car vu comme une menace à la démocratie. Fort de cette expérience, Erdogan a apprit à utiliser la démocratie plutôt que de s’y confronter. Si la démocratie est un moyen, c’est un moyen pour faire quoi ? Atteindre son idéal : une république islamique de fait ; nul besoin de supprimer la sacrosainte laïcité turque car les imams et mosquées sont déjà gérées et financées par l’état et l’impôt, alors que d’autres lieux de cultes ceux des Alévis, par exemple, ne sont pas considérés comme de « véritables lieux de cultes » et ne profitent donc pas cette gestion étatique. Le mot laïcité, en Turquie (comme en France à un niveau moindre) peut être vidé de son sens facilement.
    Je ne pense pas non plus que, dans les trois ans qui ont précédé mai 68, La France ait sauté 37 places dans le classement du nombre de journalistes incarcérés pour se hisser à la première place mondiale comme l’a fait la Turquie.

    Il y a aussi une très grande différence car l’époque a changé, la technologie a changé, les idées ont changé. De Gaulle contrôlait la télévision à une époque où toutes les chaines étaient publiques. Que penser d’un gouvernement capable du même pouvoir sur une télévision essentiellement privée?
    De Gaulle était contre le droit à l’avortement. Mais que dire d’un chef d’état qui est contre le droit à l’avortement… dans un pays dans lequel ce droit est pourtant déjà acquis ?

    L’analyse est intéressante… mais le fond du problème pour la France et l’Europe, n’est pas tant d’analyser en y reconnaissant notre histoire que d’affirmer nos valeurs et notre position dans la situation présente et actuelle. Il faut défendre les valeurs démocratiques, mettre un terme à ce retours en arrière que subit la Turquie depuis quelques années. La désinformation dans les pays occidentaux fait de l’AKP un parti qui fait avancer la démocratie, c’est totalement faux.

    Lorsque l’AKP a modifié la constitution et réduit le pouvoir de l’armée, les démocraties occidentales se sont félicitées.
    Mais l’AKP n’a pas fait ça pour plus de démocratie, il l’a fait car l’armée était son principal adversaire dans la meta-politique, le garant qui conserve religieusement les préceptes sages (bien qu’un peu anciens) d’Atatürk.
    Cette force était important dans l’équilibre de la Turquie. car le peuple turc, le gros de la population, n’est pas un défenseur aguerri de la démocratie comme le peuple français. Lorsqu’un dessinateur est mis en prison en Turquie pour une caricature du premier ministre, une grosse majorité dit : « Il l’a bien cherché, il ne faut pas se moquer du premier ministre! »
    Cette modification de constitution a laissé le champ libre à l’état, en l’occurence l’AKP au pouvoir depuis dix ans, pour jouer avec les règles de la démocratie, par exemple en rendant plus floue la séparation des pouvoirs juridique et exécutif. La justice est en passe de devenir un outil de l’état (comment enfermer tant de journalistes, universitaire et étudiants, sans cet outil?) Erdogan le dit lui-même : « La séparation des pouvoirs juridique, exécutifs et législatif nous empêchent de travailler! » Quand un premier ministre d’une nation alliée, membre de l’otan, candidate à l’UE fait ce genre de déclaration et plus de 2500 blessés (vos chiffres sont inférieurs à ceux d’Amnesty international mais ils ont peut être simplement aumgnenté depuis que vous avez écrit cet article…)

    J’aimerais tellement avoir la fierté d’une déclaration de la France, ferme et sans ambages, une condamnation des violences policières, des atteintes à la liberté d’expression et à la liberté de la presse en Turquie.