Turquie: Interview dans le JDD

par · 9 juin 2013

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Vice-Président du Parti socialiste européen, défenseur d’une entrée de la Turquie dans l’Union européenne, Jean-Christophe Cambadélis revient sur les conséquences que pourraient avoir les événements actuels sur les négociations entre Ankara et Bruxelles

La réaction autoritaire du gouvernement va-t-elle éloigner encore un peu plus la Turquie d’une adhésion à l’Union européenne?

Je ne pense pas. Les couches moyennes anatoliennes ont une volonté d’ouverture sur la Méditerranée et sur l’Europe. Donc, quel que soit le régime, les négociations avec l’Europe doivent se poursuivre. Mais dans ce cadre, il y aura bien sûr des discussions sur la nature du régime.

Mais le Premier ministre Erdogan vendredi a eu des mots assez durs envers certains pays européens, notamment la France. Sommes nous proches d’une rupture?

Erdogan est coutumier du fait. Il a un caractère ombrageux qui ne correspond pas avec le tempérament turc. C’est une manière de faire porter la responsabilité sur d’autres que lui.

Mais cela pourait rendre les négociations sur l’adhésion à l’UE encore plus compliquées?

De toute façon, ces discussions sont compliquées. Il y a un certain nombre de volets de discussions, nous n’en avons ouvert que deux. Tout cela va prendre du temps.. Et ce, quel que soit le régime.

La réaction brutale des forces de l’ordre turques montre-t-elle que la Turquie est encore loin d’une adhésion?

Oui. la Turquie avance mais doit encore remplir un certain nombre de critères. Pour autant, la réaction des forces de l’ordre n’a rien à voir avec l’entrée ou non dans l’UE. Elle a surtout à voir avec un régime qui fait un usage disproportionné de la force.

En repoussant sine die l’adhésion turque, l’Europe n’a-t-elle poussé la Turquie à s’isoler et encouragé ce qui se passe aujourd’hui?

Non, pas du tout. Il est certes regrettable que l’ensemble de l’Europe soit distante vis-à-vis de la Turquie pour des raisons qui n’ont rien à voir avec son régime et tout à voir avec sa religion. Mais je ne crois pas que ce soit l’absence d’avancées dans les discussions sur l’adhésion qui ait conduit le régime turc là où il est. Il y avait déjà bien avant des signes d’autoritarisme que tout le monde avait pu constater.

Comparer le mouvement de contestation actuel en Turquie avec Mai-68 a-t-il un sens?

C’est ce que j’avais fait dès le départ. Il y a une contestation d’un régime autoritaire de la part d’une partie de la société, qui exprime une envie de vivre, de respirer, de retrouver sa liberté. En outre, une jonction commence à se faire avec les salariés du pays. Tout cela ressemble à un grand coup de boutoir pour un gouvernement qui se veut centralisateur, autoritaire et confessionnel.

Mais Erdogan a la légitimité des urnes…

Bien sûr. C’est un homme démocratiquement élu mais qui souhaite centraliser un peu plus le régime. Il veut le présidentialiser, réduire la place du Parlement. Le tout dans un contexte de ralentissement économique, d’un échec de la stratégie diplomatique du «zéro problème avec le voisinage», d’une déception pour une partie de la bourgeoisie anatolienne qui avait espéré une libéralisation au sein de l’AKP. Nous sommes bien là dans les mêmes problèmes rencontrés en 1968.

Les commentaires3 Commentaires

  1. SR dit :

    http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/jun/10/turkish-protests-west?CMP=twt_gu

    Voilà un article destiné aux élus des démocraties occidentales. J’espère qu’il sera entendu, c’est un moment d’une importance capitale, un tournant, aujourd’hui même tout est en train de changer. Alors qu’Erdogan promet des rencontres avec les représentants des manifestants demain, ils manifestants ont été chassés de la place Taksim, plus de soixante-dix avocats sont en garde à vue (la police est entrée dans la palais de justice)

    La grosse différence avec mai 68, c’est que si le même parti reste au pouvoir et se trouve renforcé (comme cela a été le cas en France), on ne va pas juste avoir la France de droite des années 70, on va avoir un état islamique autoritaire et corrompu. Rien d’autre. Il resterai peut-être laïc dans les mots mais absolument pas dans les faits (ce qui est déjà quasiment le cas)

  2. SR dit :

    C’est déjà pas mal d’en parler… mais je me demande pourquoi « la réaction des forces de l’ordre n’a rien à voir avec l’entrée ou non dans l’UE. Elle a surtout à voir avec un régime qui fait un usage disproportionné de la force. »
    Un régime qui fait un usage disproportionné de la force peut-il faire entrer son pays aussi facilement dans l’Europe qu’un régime qui laisse les manifestations s’exprimer ? J’espère que ça fait une différence quand même.
    En parlant avec les turcs (informés et hauts diplômés) ils ne critiquent pas du tout une soi-disant stratégie diplomatique « zéro problème avec le voisinage » qui aurait échoué mais plutôt le contraire, ils critiquent la stratégie de soutien systématique aux USA qui les a mené à se fâcher avec leurs voisins (et je dis ça alors que moi-même je pense qu’ils ont tord mais c’est bien le reproche principal à l’AKP en Turquie sur le plan de la politique internationale.)
    Le parti de gauche/centre par exemple, CHP, va même trop loin dans ce sens à mon avis en disant qu’Assad n’est pas si mal et qu’il faut éviter le conflit avec c’est un « voisin » contrairement à AKP qui semble rêver d’intervenir avec un soutien américain.
    C’est un point qui a fâché la gauche européenne et CHP (on a pu le voir avec Sowoba). Ce genre de conflit, né de la peur de l’impérialisme américain (et un peu européen) dans a gauche turque, participe à couper le soutien possible entre gauche d’Europe et gauche de Turquie, ce qui augmente encore l’impression que l’Europe et les USA soutiennent ce régime. Cela fait naître une certaine méfiance à l’égard de l’Europe et je pense que le désir d’entrer dans l’Europe fond comme neige au soleil pour cette raison depuis longtemps (la crise européenne n’a fait que confirmer l’impression de beaucoup d’euro-sepctiques en Turquie)

  3. cosette dit :

    Je participe à ton analyse ! mais je pense que la TR devrait rentrer en UE en 2015. Me trompe je ? Plus cet adhésion sera vite conclu, plus ceci sera bénéfique pour tout le monde ; vu sa position stratégique !
    Alors quant à l’élection d’Erdogan ; vu il a été élu démocratiquement , mais si on calcul comme il faut, ce qui ne s’est pas fait entendre ; il n’a eu que 28% des vois des votants, mais le calcul selon le mode électoral en vigueur, (le barrage de 10%….ect) l’a mise en avant. Je ne parle pas des incitations (distribution de denrées alimentaire, argents, intimidations…) qui ont lieux avant le passage de la population devant les urnes!
    En fin ce mvmnt de la population est un mvmnt « politique », ça n’a rien avoir avec « le printemps arabe » ni mvmnt d’alter mondialiste ! Ce pays a été envahie qu’un seul fois ; la résistance du peuple a emmené la création d’un République Laïque ; application de l’Islam a été tjr très libre comme dans l’empire Ottoman !
    Il s’agit d’un élan de peuple, ou tout le monde y participe ! Le peuple turcs sont des internationalistes dans l’âme. Ce mvmt est en dehors des partis pol traditionnels ; pourvu qu’il puisse trouver un cadre souple ou il s’installe, sans être instrumentalisé par des provocations quotidien de Tayyip !
    Merci l’intérêt que tu as porté !!!!!!
    nb : la F est le « number one » des investissement en TR !

    La gauche turque a bcp de responsabilité de l’arriver au pvr de cet homme ! il faut qu’ils se modernisent aussi ! merci l’interet