« Marine Le Pen est nationaliste et islamophobe », mon interview sur le site du Point

par · 20 mai 2014

le_point.fr

Le Point.fr publie ce jour une interview de Jean-Christophe Cambadélis que vous pouvez retrouver en cliquant ici ou lire ci-dessous:

 

Le chef de file des socialistes français estime que face à la montée du FN, l’UMP est condamnée à sortir du « ni-ni ». Entretien.

 

Le Point : Lors de votre débat sur i>Télé face à Marine Le Pen, vous avez dit que le Front national ne serait pas en tête dimanche soir, à l’issue du scrutin européen. Combien êtes-vous prêt à miser sur cette assertion ?

Jean-Christophe Cambadélis : (Sourire)… Le FN n’est pas le premier parti de France, mais il peut le devenir. Il est moins implanté que le Parti communiste, l’UDI, les écologistes, et je ne parle même pas du Parti socialiste et de l’UMP. Le FN n’est fort que de l’abstention et, selon qu’elle sera forte ou basse lors des prochaines élections, il sera en bonne ou moins bonne position. Le paradoxe, c’est qu’on a voulu tout interpréter autour de la place du FN, alors que celle-ci n’aura aucun impact sur le plan européen ou national, mais elle abîmera significativement l’image de la France.

Vous n’avez pas répondu : combien misez-vous ?

(Rires) C’est bien connu, les hommes politiques ne répondent pas aux questions.

Vous écrivez dans votre livre, L’Europe sous la menace national-populiste (*), que le FN s’est transformé en parti nationaliste. Dans votre esprit, le nationalisme et la xénophobie sont-ils jumeaux ?

Tout à fait ! Le nationalisme est une très, très vieille affaire. Déjà, Voltaire disait : « La grandeur de mon pays, c’est de souhaiter du mal à mon voisin. » Le nationalisme, c’est cela. C’est hypertrophier le génie d’un peuple vis-à-vis des autres. Mais au FN, cela se combine avec la glorification des « Français de souche » contre les « Français de papier ». Lundi, dans le débat, Marine Le Pen a lâché à propos de l’immigration : « Promenez-vous dans les rues et vous verrez. » Dans cette assertion, il y a l’idée que les Noirs, les Maghrébins, que sais-je, ne sont pas à leur place dans le paysage du bocage français.

Le FN se nourrit aussi de la montée en France des communautarismes. Pourquoi, alors que c’était dans son programme, François Hollande n’a-t-il pas renforcé la laïcité dans la Constitution ? Pourquoi s’est-il privé de cette arme puissante ?

Je ne pense pas que le communautarisme règne en France. Les lois de la République sont respectées par tous et particulièrement par les musulmans. Puisqu’il s’agit d’appeler un chat un chat, derrière l’orientation du Front national, il y a l’islamophobie. Quant à la laïcité, elle peut ici ou là être remise en cause, mais pas seulement par les musulmans. S’il faut la faire respecter, elle ne doit pas devenir une religion exigeant que chacun abdique la sienne. Si François Hollande n’a pas jugé bon de modifier la Constitution sur ce point, c’est parce qu’il a estimé que rallumer les tensions sur cette question n’était pas opportun.

Si le FN est en tête dimanche soir, pensez-vous que l’UMP sortira alors de sa position du « ni-ni » ?

De toute façon, l’UMP est condamnée à sortir du « ni-ni ». Soit le FN est un parti comme les autres et on ne voit pas pourquoi l’UMP ne s’allie pas avec lui, d’autant que ses militants le réclament. Soit le FN n’est pas un parti comme les autres et donc l’UMP ne peut s’allier avec lui. Mais, dans ce cas, dire que le PS et le FN sont sur le même plan est une thèse qui mérite pour le moins d’être étayée…

Puisque l’Europe n’avance que par compromis, avec quels hommes de droite ou du centre le PS européen est-il prêt à réformer l’Union européenne ?

J’espère d’abord que les sociaux-démocrates européens seront majoritaires au Parlement de Strasbourg. Ils pourront s’allier avec les écologistes et après, sur la base du programme adopté par les 28 partis sociaux-démocrates, nous pourrons nous allier sur l’union bancaire, le smic européen, l’harmonisation sociale avec le parti de la gauche européenne de Tsipras. Ensuite, nous pourrons approfondir la construction européenne avec les amis de Guy Verhofstadt (ce qui correspond en France aux centristes de l’UDI, NDLR).

Le Parti socialiste est-il encore crédible quand il parle de changer l’Europe, alors qu’il a, au Parlement, voté le traité de stabilité négocié par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sans en changer une ligne ?

Deux réponses. Le PS estime que le traité de stabilité a été augmenté par des dispositions qui en ont modifié la nature, comme la garantie jeunesse, le début des investissements européens et le comportement de la Banque centrale européenne dans le rachat de la dette des États. Mais je concède que ce n’est pas suffisant. Si le Conseil européen est un lieu de compromis entre les gouvernements souvent de droite, le Parlement européen est le lieu politique pour faire évoluer la lecture des traités. Les traités disent « stabilité » et « croissance », mais cela s’est transformé en austérité et rien, ou si peu, n’a été fait pour la croissance…

Que sont devenus, par exemple, les 120 milliards d’euros pour la croissance en Europe dont parlait François Hollande l’an dernier ?

On a l’impression qu’il suffit de vouloir pour pouvoir en Europe. Nous ne sommes pas seuls. Tout est obligatoirement négocié avec des Anglais qui refusent toute évolution économique et des Allemands sourcilleux sur les déficits. Sans compter toute une série de pays qui ont d’autres opinions… Donc, en Europe, on avance à pas de tortue. C’est le principal problème de la Constitution européenne. Le Parlement est la seule instance de nature à pouvoir secouer les lourdeurs de Bruxelles et à accélérer l’Europe des peuples.

Quelles sont, de ce point de vue, les trois principales propositions de votre candidat, Martin Schulz, à la présidence de la Commission ?

D’abord, rompre avec l’ordo-libéralisme qui consiste à appliquer les traités sans prendre en compte la situation des peuples. La règle des 3 % a été élaborée avant la crise de 2008. On ne peut appliquer ces 3 % tels quels dans la crise. S’il faut un ou deux ans de plus pour que la France rentre dans les clous, avec Martin Schulz à la Commission, elle les aura. La dotation française au budget de l’Europe, de l’ordre de 20 milliards d’euros, pourrait être déduite des 3 %. Enfin, pour relancer la croissance, l’Europe dépenserait dans l’énergie, les infrastructures numériques et la recherche. Ces investissements d’avenir seraient financés par la montée en charge de la taxe sur les transactions financières. Enfin, pour lutter contre le dumping social et fiscal entre les États européens, un traité social serait élaboré de manière à intégrer un smic européen. On éviterait ainsi cette concurrence vers le moins-disant social.

François Hollande a changé trois fois de ministre des Affaires européennes en moins de deux ans. Une telle désinvolture, est-ce bien sérieux au regard de l’enjeu de cette élection ?

Historiquement, le ministre des Affaires européennes français est subordonné au domaine régalien du chef de l’État, à l’action du Premier ministre et au ministre des Affaires étrangères. Ce n’est pas un ministre majeur, même s’il a un rôle important de liaison avec d’autres capitales. Je le regrette. J’ai défendu l’idée que le deuxième rang protocolaire du gouvernement, avec le Premier ministre, devait être le ministre des Affaires européennes. Je n’ai pas été entendu.

 

Propos recueillis par Emmanuel Berretta