Mon discours lors de l’hommage rendu à Pierre Mauroy à Lille, mardi 10 mai 2014

par · 10 juin 2014

FRANCE: French Politicians - Portraits

Vous pouvez retrouver ci-dessous le discours prononcé ce mardi 10 juin par Jean-Christophe Cambadélis, lors de l’hommage rendu à Pierre Mauroy à Lille, un an après sa mort.

Chers amis,

Il y a des hommes qui portent plus qu’eux-mêmes. Des hommes qui incarnent une pensée, qui reflètent une époque. Pierre Mauroy était un de ces hommes. Oui, Pierre Mauroy était un grand homme.

Je suis très ému d’être parmi ses administrés, ses collègues, ses amis et ses proches, aujourd’hui, pour lui rendre hommage. Je tiens à saluer Gilberte Mauroy, qui, à ses côtés, lui apportant un soutien constant, lui a permis d’accomplir l’œuvre qui est la sienne. Je tiens également à saluer sa famille, Martine Aubry et Gilles Pargneaux, les élus et Damien Castelain. Je suis très ému d’être présent en ce jour de commémoration, ici, à Lille, dans cette ville qui témoigne tant de son action, dans cette ville qui porte tant sa marque, dans sa ville, qui lui doit tant. Pierre Mauroy était simple mais il était impressionnant.

Mes chers amis, se pencher sur le parcours de Pierre Mauroy c’est contempler une période essentielle de l’histoire de notre pays et méditer sur un pan entier du socialisme moderne. Mais, partons de l’essentiel : parlons de l’homme. Oui, parlons de l’homme puisque nous honorons aujourd’hui la politique à visage humain. Pierre Mauroy, enfant du Nord et fils d’instituteur, de quoi rêvait-il en ses vertes années?

Né entre deux guerres en 1928, élevé dans le respect de la République, il devait sans doute s’émerveiller de la bouillonnante activité de la place du marché d’Avesnes les vendredis. Quel spectacle cela devait être, d’entendre toutes ces voix et toutes ces envolées de paysans et d’ouvriers, de voir tous ces destins se croiser et se mêler le temps d’un marché. A cette époque, le prolétariat n’était pas un concept, mais une réalité. Alors, certes, les prolétaires étaient dans l’histoire mais ils ne faisaient pas tout à fait l’histoire.

Permettez-moi de citer Pierre Mauroy et un passage de son autobiographie « Ce jour-là », parue en 2012 : « La couleur de mes convictions, c’est mon village, moi je suis un villageois. Jusqu’à l’âge de vingt ans j’étais à la campagne et dans un village d’ouvriers, de sidérurgistes… alors là j’ai pris conscience qu’il fallait être socialiste ». Pierre Mauroy a 8 ans quand le Front Populaire et son cortège de grandes réformes marquent profondément le paysage politique et social de notre pays. Puis, vient la guerre. Comment comprendre la guerre quand on a 12 ans ? On ne comprend sans doute pas tout, mais on sait que plus rien ne sera comme avant. Le 17 mai 1940, Pierre Mauroy doit quitter son village de Cartignies et sa maison. C’est ce jour-là, sur les « routes de l’exode », que naîtra son engagement politique, c’est-à-dire, son engagement au service des femmes et des hommes.

Au sortir de la seconde déflagration mondiale, Pierre Mauroy deviendra Secrétaire national des Jeunesses socialistes. Engagé politiquement donc. Mais engagé quotidiennement aussi, en tant que syndicaliste et professeur de l’enseignement technique, dans ce qu’on appelait alors les « centres d’apprentissage » qui sont devenus les actuels lycées professionnels.

En 1951, il fonda la Fédération nationale des foyers Léo-Lagrange, mouvement d’éducation et de loisirs populaires. Pierre Mauroy, par tropisme familial peut-être, par expérience personnelle sans doute, avait compris l’importance de l’éducation pour l’enracinement de la République. Il savait que l’éducation était la condition première de la justice, le ferment de l’égalité réelle et le meilleur remède contre la haine. Il savait également que l’éducation seule ne peut suffire à mettre en échec les forces réactionnaires et le mur de l’argent. Pierre Mauroy savait que pour changer les choses, il fallait accéder aux leviers de l’histoire.

Entré à la SFIO dès 1961, membre suppléant du comité directeur, puis du Bureau et enfin secrétaire général adjoint, il soutiendra François Mitterrand dans la constitution du Parti socialiste et l’élaboration du Programme commun. En mai 1981, après vingt-trois ans de règne de la droite, une « immense espérance venait de naître ». Après les législatives de juin, il devint le Premier ministre du gouvernement de la gauche rassemblée.

Ayant pu avoir accès à l’histoire, il sut la façonner avec des réformes fondamentales pour la transformation de notre pays et essentielles pour le peuple de Gauche. Homme de conviction, Pierre Mauroy incarna en fait le socialisme en action. Comme le 18 septembre 1981, jour où l’Assemblée nationale vota l’abolition de la peine de mort. Une abolition dont il fallut, ici aussi dans le Nord, convaincre de la justesse. Le 16 janvier 1982, quand son gouvernement offre par ordonnance une cinquième semaine de congés payés ainsi que la réduction de la semaine de travail à 39 heures. Ou encore le 25 mars 1982, quand il abaisse l’âge de la retraite à 60 ans.

Permettez-moi de citer à nouveau Pierre Mauroy, dans un entretien qu’il accorda à l’Humanité en avril 2011, que l’on comprenne bien la portée de cette mesure historique : « Je faisais meeting sur meeting, les ouvriers venaient nombreux et je voyais bien qu’ils étaient à bout. Le travail devenait de plus en plus dur et ils n’en pouvaient plus. Quand on a annoncé la retraite à 60 ans, c’était une clameur qui s’élevait. Certains pourront le nier aujourd’hui mais travailler jusqu’à 65 ans alors que l’espérance de vie d’un ouvrier était de 63 ans explique pourquoi l’exigence de droit à la retraite à 60 ans était si forte. Les ouvriers me disaient: « M. Mauroy, on ne peut plus arquer ». Oui, Pierre Mauroy partait toujours des hommes.

Revenons à ses réalisations. Comment, dans le contexte qui est le nôtre, ne pas citer les grandes lois de décentralisation que Pierre Mauroy a portées pour, disait-il, nous faire sortir définitivement de la monarchie et libérer une « France asphyxiée par le centralisme ». Citons une dernière date peut-être et finissons par Lille: le 18 mai 1993 lorsque le TVG fait son entrée dans la gare, projetant encore un peu plus sa métropole dans la modernité. Toutes ces dates, toutes ces réalisations, sont autant de raisons fortes et justes d’inscrire la date du 7 juin 2013 dans nos mémoires reconnaissantes et fières.

Honorer la mémoire de Pierre Mauroy c’est en effet honorer la force des convictions, le pouvoir des idéaux et le volontarisme politique. Il a voulu moderniser sa ville comme son pays. Il fit de la France un pays ouvert sur le monde. Il fut donc l’homme qui, dans le sillage de son ami Willy Brandt, ouvrit l’Internationale socialiste à la gauche nouvelle : à l’Est, en Amérique latine et en Afrique. Il fut président de l’Internationale socialiste de 1992 à 1999 mais aussi président de la Fédération mondiale des villes jumelées.

Pierre Mauroy, l’enfant du Nord était un citoyen du monde. Il le connaissait bien ce monde. Il avait compris que quelque chose avait changé. Il sentait que ce monde nouveau, global, l’avait changé mais il n’avait pas perdu la volonté de le changer en retour. De l’orienter dans le sens de nos valeurs. Ces valeurs, il les avait mises au fronton de la Fondation Jean Jaurès qu’il a présidée. Pierre Mauroy s’amusait à dire : « Je me sens proche de ces utopistes qui, à force de croire obstinément à leurs rêves, finissent par leur imposer la réalité ».

Pierre Mauroy ne s’est jamais laissé impressionner, ni par les états de fait, ni par les effets de manche. Il a agi. Pour la Gauche. Pour le peuple. Suivons son exemple. Car il est éclairant pour l’action.

Au fond, c’est sans doute à cela que l’on reconnaît les grands hommes : quand on se retourne sur leur illustre parcours, l’avenir nous apparaît d’un coup plus clair.
Merci Pierre Mauroy.

Jean-Christophe Cambadélis,
Premier secrétaire du Parti socialiste.