Mon discours lors de l’inauguration de l’exposition « Jaurès, le parcours » au siège du Parti socialiste – mardi 1er juillet 2014

par · 1 juillet 2014

JCC inaugration expo Jaurès

Retrouvez ci-dessous le discours prononcé ce mardi 1er juillet par Jean-Christophe Cambadélis lors de l’inauguration de l’exposition Jaurès,le parcours au siège du Parti socialiste.

Seul le prononcé fait foi

Cher-e-s camarades, mes cher-e-s ami-e-s,

Je vous le dis d’emblée, je suis très heureux que l’endroit où nous travaillons assidûment soit aussi un endroit où nous puissions célébrer fièrement notre histoire. Ainsi, Solférino, des façades aux couloirs, va se transformer le temps d’une exposition en lieu de mémoire. Je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui ont rendu cette petite métamorphose possible à commencer par nos services. Je tiens bien entendu à remercier et à saluer mon ami Henri Nallet, par ailleurs Président de la Fondation Jean Jaurès ainsi que Madame Marion Fontaine, Commissaire de la magnifique exposition consacrée à Jean Jaurès aux Archives nationales et universitaire engagée. Je tiens également à saluer mon ami Alain Bergounioux.

Mes chers amis, comme vous pourrez le découvrir dans cette exposition, Jean Jaurès aimait l’écrit. On imagine toujours Jaurès avec les poings levés, virevoltant au-dessus de son « torse de lutteur », pour parler comme Aragon. On entend les tournures rocailleuses de ses discours qui entrainaient les foules et l’adhésion. Mais, avant de voir Jaurès à la tribune, il faut le voir à son bureau, assis dans le silence, les doigts entre-ouverts, tenant la plume. Des bancs du collège de Castres jusqu’aux allées de la bibliothèque de son ami Lucien Herr, rue d’Ulm, de la table de l’Humanité à celle de l’Assemblée, Jaurès aima les livres et l’écriture.

Il écrivit beaucoup, outre ses deux thèses de philosophie, l’une sur La réalité du monde sensible, l’autre sur Les origines du socialisme allemand. Cette hauteur de vue, il la garda comme politique. Il garda aussi ce souci du temps long et ancra l’action du socialisme dans la filiation de la Révolution. Il y consacra d’ailleurs un ouvrage : Histoire socialiste de la Révolution française. Oui ! Jaurès aimait les livres et il écrivit beaucoup, mais sa plus belle œuvre restera sans doute l’Humanité. Qu’il voulut appeler La Lumière. Encore et toujours cette filiation à la Révolution et au libéralisme politique… Jaurès voulait croire ! Croire au socialisme !

Jaurès aimait l’humanité. C’est pourquoi il voulut la servir à tout prix et contribuer à la libérer de ses chaînes et de la haine. Jaurès a donc combattu sans relâche l’injustice et la guerre. Il faut le rappeler, au moment où il fut lâchement assassiné, Jaurès travaillait à un second « J’accuse » consacré cette fois à la dénonciation de la guerre.

Les deux coups de feu tirés, par Raoul Villain, résonnent à nos oreilles. Mais, ils ne réussiront jamais à couvrir le son de la voix de Jaurès, ni surtout à étouffer ses paroles et sa pensée. Ils ont tué Jaurès ! Mais Jaurès est encore vivant.

Oui, mes chers amis, Jaurès est vivant et il nous parle.

Jaurès nous parle encore mais encore faut-il l’entendre. Encore faut-il le dégager de cette gaine de mémoire pure. L’exposition que nous avons le bonheur d’inaugurer ici à Solférino, évite, je crois, ce travers. Le titre fait figure de manifeste et parlant du « parcours » de Jaurès, montre bien en quoi sa pensée et son action courent aujourd’hui encore jusqu’à nous. Jaurès nous parle et que nous dit-il ?

Tout d’abord que la laïcité n’est pas un ornement mais le fondement même du vivre-ensemble, le mur porteur de notre République. Jaurès nous dit ensuite que notre République, il faut la faire jusqu’au bout, c’est-à-dire sociale. On le sent bien aujourd’hui, l’échec du redressement de notre pays dans la justice serait la ruine morale et politique de notre nation. Jaurès nous dit aussi que le socialisme est une vocation pour l’action, et non pas une notion pour l’incantation.

Jaurès nous le dit, le socialisme est un réformisme radical. Lui qui n’a jamais siégé au Gouvernement, il a su faire usage de son mandat parlementaire utilement et se focaliser avant tout sur l’amélioration des conditions de vie des gens, notamment sur la sécurité dans les mines ou l’impôt sur le revenu. Enfin et surtout, Jaurès nous rappelle le bien inestimable que constitue le collectif. Pour lui, l’unité des socialistes est essentielle pour la victoire des valeurs de Gauche. Souvenons-nous que Jaurès fut le « porte-drapeau de l’Union de la Gauche » comme vous le dites si joliment chère Marion Fontaine. En effet, c’est en son nom que le Front populaire a pu se construire en 1936.

Et aujourd’hui, j’en appelle aussi à Jaurès, j’en appelle à ce que chacun, quelle que soit sa lecture de Jaurès, reconnaisse que le message essentiel de Jaurès était d’insister sur le sens ultime du collectif, à savoir : rendre l’action possible. Jaurès a fait de la compréhension mutuelle le bien suprême de tous les socialistes. Nous serions bien inspirés de tous le suivre là-dessus. Alors, suivons-le ! Soyons tous, aujourd’hui, jaurésiens !

Jaurès aida les socialistes à dépasser leurs dissensions et participa à la création de la SFIO, qui su rassembler toutes les chapelles, tous les courants. Et elles étaient plus nombreuses encore qu’aujourd’hui ces chapelles et ils étaient bien plus forts ces courants. Le socialisme de Jaurès n’était pas qu’un ouvriérisme, il voulait l’ouvrir aux paysans, aux artisans, aux intellectuels, à toute l’humanité en somme. Le socialisme, il l’aurait même voulu jusqu’aux Républicains sincères comme Clémenceau. Ainsi, pour lui, le socialisme est un réformisme et l’inverse du sectarisme.

Oui, Jaurès nous parle et nous invite à bâtir malgré tout, malgré la dureté du réel, une société moins dure pour les faibles, une société plus juste face aux forts, à bâtir, en somme une société décente. Cette société décente est plus que jamais nécessaire, au moment même où le capitalisme tente de s’affranchir de sa base productive. Au moment même où ce qui menace notre économie ce ne sont pas seulement les déficits mais aussi et surtout les inégalités. Au moment même où la raison est assiégée de toutes parts, par le fatalisme et par les fanatismes, par l’irrationnel ou le trop plein de rationnel.

J’en ai l’intime conviction, le socialisme de la production et le socialisme de la redistribution ne pourront rien sans le socialisme de l’émancipation. C’est l’émancipation des individus qui permet la libération des énergies et des talents. C’est l’émancipation qui permet de s’arracher aux déterminismes et aux préjugés et d’échapper aux crispations identitaires et religieuses. C’est l’émancipation qui permet aux êtres de sortir d’eux-mêmes, de s’ouvrir aux autres et de participer au monde commun. Nous aurons l’occasion d’en reparler, mais je crois que l’enjeu de notre période est macro-politique avant d’être macro-économique. En effet, si nous laissons le consumérisme « consumer » précisément la conscience politique des êtres, si nous laissons l’isolement s’ajouter aux inégalités, alors tout sera possible, surtout le pire, surtout la guerre.

Jaurès en 1914 parlait de l’avenir et au nom de l’avenir. Il faut savoir l’écouter. Alors, allez voir cette exposition, plongez-vous dans ce « parcours », étudiez soigneusement les manuscrits, les textes, les photos et les archives. Et si vous prêtez attention, c’est notre propre histoire que vous y verrez. Si vous regardez bien, c’est notre propre trajectoire que vous y reconnaitrez. C’est ainsi, Jaurès est un miroir. Il nous renvoie à nous-mêmes. Cela tombe bien, pour nous socialistes, qui avons comme projet de nous réinventer.

Mes chers amis, chers camarades, Jaurès rappelait que la tradition ce n’est pas garder des cendres mais entretenir une flamme. Si les cendres de Jaurès sont au Panthéon, son « parcours » constitue la flamme qui brûle en chaque socialiste. Entretenons cette flamme qui, tellement rayonnante, éclaire non seulement notre passé, non seulement ce qu’il nous faut réaliser à présent, mais éclaire aussi un bout du chemin qui est devant nous.

Je vous remercie.

Jean-Christophe Cambadélis,
Premier secrétaire du Parti socialiste.