Interview dans Marianne : « Droit de vote des étrangers: il est temps de travailler la société française »

par · 18 juillet 2014

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Marianne publie ce jour une interview de Jean-Christophe Cambadélis que vous pouvez retrouver en cliquant ici ou lire ci-dessous:

 

François Hollande l’a annoncé, sans vraiment sembler trop y croire lui-même, lors de son allocution du 14 juillet : la réforme du droit de vote des étrangers aux élections locales pourrait faire son retour en 2016. Jean-Christophe Cambadélis, lui, a pris les devants, annonçant vouloir créer un comité national pour y sensibiliser les Français. Il explique à « Marianne » que cette mesure permettrait de lutter, selon lui, « contre la tendance à la stigmatisation de tout ce qui n’est pas de souche et qui, aujourd’hui, a le vent en poupe ».

Marianne : Depuis qu’elle a été proposée en 1981, la réforme sur le droit de vote des étrangers n’a jamais été mise en œuvre. Pourquoi la remettre sur le tapis aujourd’hui ?
Jean-Christophe Cambadélis : La question est en suspens depuis trop longtemps. J’ai regretté depuis des années qu’il n’y ait pas de campagne pour agir en ce sens. A commencer par la mise en place d’un comité national entre la gauche et les écologistes. Il ne s’agit pas de faire une campagne strictement socialiste, mais de faire sur ce sujet ce qui a été fait il y a plus d’un siècle sur le modèle du Comité national d’action laïque. Avec un comité de représentants des partis, des associations et des syndicats s’ils le souhaitent, présidé par des personnalités emblématiques qui mènent campagne (affiches, pétitions, meetings, réunion publiques) pour que le mouvement soit de plus en plus important et qu’il finisse par l’emporter. C’est comme tout combat pour les droits civiques, c’est une lutte de longue haleine. Il est temps de travailler la société française — qui n’est pas mûre sur le sujet — pour qu’une majorité se dégage en ce sens.

La « travailler » ? Cela veut dire que les gens n’ont pas conscience que c’est une bonne chose pour eux ?
Non, je veux dire que les gens sont très vacillants. Si vous vous remémorez les sondages avant et après l’élection présidentielle de 2012, il y avait une majorité de Français qui y étaient favorables et ensuite l’opinion s’est retournée. Je pense que l’opinion est volatile et qu’il faut donc la travailler. Parce qu’à travers cette question symbolique, c’est toute l’ouverture à l’autre qui se trouve posée.

Pensez-vous vraiment que ce soit une priorité pour les Français ?
Ce n’est pas une priorité pour les Français. Je n’en ai donc pas fait une priorité. C’est une question qui devait être abordée. Ce n’est pas parce que ce n’est pas une priorité qu’il faut la négliger.

Les Français aujourd’hui ne veulent plus voter, pourquoi est-ce que ça intéresserait davantage les étrangers ?
Si les Français ne veulent plus voter, ce n’est peut-être pas seulement une rupture civique mais peut-être aussi une rupture politique. Donc ils revoteront, j’en suis persuadé. Quant au droit de vote des étrangers, c’est une revendication de la gauche, une revendication d’intégration. C’est aussi une attitude d’ouverture par rapport à l’autre. Contre la tendance à la fermeture et à la stigmatisation de tout ce qui n’est pas de souche et qui, aujourd’hui, a le vent en poupe.

« Pourquoi serait-ce du pain bénit pour le FN ? C’est faux »

Justement, François Hollande a évoqué la possibilité de mettre en œuvre cette réforme en 2016. Ne craigniez-vous pas que ce débat soit du pain bénit pour le Front national à quelques mois de la présidentielle ?
Pourquoi serait-ce du « pain bénit » ? Non, c’est faux. Il faut sortir de ce schéma. C’est parce que nous renonçons à la bataille pour l’ouverture aux autres et que nous avons capitulé sur ce qui faisait la générosité de la gauche qu’aujourd’hui le FN progresse. Ce n’est pas parce que l’on pose le problème de l’immigration ou du droit de vote. Je fais d’ailleurs remarquer que le droit de vote des étrangers n’est pas encore là, mais que le Front national, lui, est déjà haut.

François Hollande avait pourtant reporté le débat sur le droit de vote des étrangers pour éviter, disait-il, toute instrumentalisation…
Pour l’instant, je suis défavorable à ce qu’on présente un texte si l’opinion n’est pas majoritairement favorable, si les esprits n’ont pas évolué. Mon objectif, c’est de créer les conditions d’une dynamique autour de cette question. Personne ne dit que ce sera fin 2015 ou début 2016… J’espère que ce sera le plus tôt possible, mais pour l’instant on ne sait pas quand.

La condition pour qu’un étranger puisse voter, ce serait cinq ans de résidence sur le territoire français, c’est bien ça ?
Minimum, oui. Mais on n’en est qu’au tout début, on verra ça à l’automne. Il faut un texte qui rassemble tout le monde et qui fixera les conditions de notre campagne. Sur le principe, pour l’instant, tout le monde est d’accord sauf le MRC.

Son président, Jean-Luc Laurent, estime que cela reviendrait à créer des « citoyens de seconde zone ». Pourquoi ne pas les naturaliser comme il le préconise ?
Ce n’est pas le sujet. Nous avons une petite nuance avec Jean-Luc Laurent, dont on a parlé lors du dernier sommet de la gauche. Nous, socialistes, pensons qu’il y a des citoyens qui résident sur notre sol depuis plus de dix ans, qui travaillent dans nos localités et qui peuvent participer à la vie sociale. A partir du moment où l’on est intégré depuis dix ans et que l’on travaille sur le territoire français, on ne peut pas être un « citoyen de seconde zone »…

« Ça ne portera pas atteinte à l’unité de la nation »

Mais alors pourquoi ne pas leur donner le droit de vote à toutes les élections ?
Parce qu’il y a une spécificité française qui veut qu’il faut être Français pour participer à des discussions sur l’orientation de la nation. En revanche, dans une collectivité locale, c’est différent. La situation de notre pays est spécifique : beaucoup de migrants restent longtemps en France, payent des impôts, des taxes, des cotisations sociales et participent donc à l’effort de solidarité. Je ne crois donc pas que ce soit porter atteinte à l’unité de la nation de leur permettre de décider quelle orientation donner à leurs localités.

Leur donner le droit de vote n’aurait pourtant pas que des répercussions locales : les sénateurs, par exemple, sont désignés par des élus locaux…
Oui, mais on ne peut pas dire que le nombre d’étrangers qui participeraient aux élections locales modifierait le substrat de la nation.

A combien estimez-vous le nombre d’étrangers qui seraient concernés ?
C’est une question que nous nous sommes posée entre nous, nous avons décidé d’y travailler pour voir combien cela représenterait. A cette étape, personne n’est encore fichu de dire combien.

Auraient-ils aussi le droit de se présenter aux élections locales ?
On n’a pas dit ça…

Mais c’est un peu étrange de pouvoir voter sans se présenter, non ?
Oui, bien sûr, c’est une question qui sera posée. Mais il y a d’autres manières d’être représenté. Les municipalités de gauche ont ouvert, par exemple, des conseils qui leur permettent d’être représentés de différentes façons… Mais comme cette question là fait débat et que le sujet est déjà suffisamment compliqué, on ne va pas rajouter ça en plus.

Lors des dernières élections, les Français avaient largement sanctionné le PS. Faire voter les étrangers, vous diront vos adversaires politiques, c’est une manière de trouver de nouveaux électeurs acquis à votre cause ?
Non, je ne suis pas certain que les étrangers en question soient plus favorables à tel ou tel parti. Je ne crois pas que ce soit les étrangers, en situation régulière en France, qui pourraient compenser l’abîme d’abstention que nous avons connu.

En 2012, 77 députés ont lancé un appel en faveur du droit de vote des étrangers et vous n’en faisiez pas partie, vous avez changé d’avis depuis ?
Non, je suppose que c’est parce qu’on ne me l’a pas proposé…

François Hollande lui-même n’avait pas l’air vraiment convaincu en annonçant la réforme lors de son discours du 14-juillet…
Je ne sais pas s’il fallait avoir l’air, mais en tous les cas il l’a dit !

 

Propos recueillis par Kevin Erkeletyan