« Abandonner l’objectif des 3% de déficit est inévitable », Interview dans Les Echos

par · 13 août 2014

 

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Les Echos publie ce jour une interview de Jean-Christophe Cambadélis, que vous pouvez retrouver en cliquant ici ou lire ci-dessous:

 

Faut-il se réjouir pour le pouvoir d’achat des chiffres de l’inflation publiée hier ou s’en inquiéter ?
Je crois que le débat économique change de nature en France et en Europe. La japonisation de l’économie européenne menace. Il y a danger avec le fléchissement des prix ce mois-ci en France, leur niveau historiquement bas en Europe, une croissance anémique, une demande faible, un euro fort. Nous sommes en situation de pré-déflation si ce n’est de déflation. J’appelle immédiatement à un débat public national sur ce sujet.

Un débat sur l’orientation de la politique économique ?

D’abord sur le diagnostic en Europe. En Allemagne, on voit que la croissance stagne, les investissements et la consommation sont en baisse. En Italie, malgré la « Renzi-mania », l’économie dévisse. La France fait du surplace, malgré ses réformes et le prix électoral  faramineux que nous avons dû payer. Elles lui permettent de se maintenir, mais pas de progresser. Or endiguer la crise, ce n’est pas la surmonter. Il y a un débat à avoir en France et en Europe sur la nature du moment dans la crise que nous traversons.

Mais comme le gouvernement allemand la semaine dernière, le président de la Bundesbank hier dans « Le Monde » refuse d’ouvrir ce débat sur la croissance…

Il ne faut pas demander la permission. Ce ne serait pas du niveau de la France. Il faut provoquer le débat. Car que nous dit l’Allemagne ? Qu’elle ne voit pas, à cette étape, d’élément nouveau ou majeur conduisant à un changement de la politique économique menée en Europe. Or, il y a un changement majeur : c’est la déflation. Ne discutons pas de ce qui nous a conduits là, mais de la situation dans laquelle nous sommes maintenant. L’évidence, quand on voit la situation de la croissance en Allemagne, c’est qu’il n’y a pas de quoi se réjouir. Les Allemands seraient bien fondés à, avec nous, analyser la situation réelle dans laquelle nous sommes.

Aujourd’hui, les Allemands répondent que la France doit faire des réformes et tenir ses engagements budgétaires…

C’est un débat de sourds. La France fait des réformes. Elles ont un prix électoral considérable. Beaucoup de pays font des efforts. Mais la spirale de l’austérité qui les a conduits à la récession produit de nouveaux effets, ceux de la déflation. Nos amis Allemands devraient se rendre compte que leur investissement est plus que léger et que leur croissance est particulièrement faible. Dans ces conditions, ils ont des mesures à prendre, comme nous, pour relancer la zone euro.

Lesquelles ?

Je ne veux pas ouvrir à cette étape le débat sur les solutions. Encore que, si l’on écoute ce que dit le chef économiste du FMI, Blanchard, une inflation de 4% serait nécessaire en zone euro, nous sommes sous la barre des 1%. Or, ce que dit les traités européens, c’est que l’objectif principal du système européen de banque centrale est de maintenir la stabilité des prix. Il y a là des mesures à prendre entre les 4% réclamés par le FMI et la réalité.

N’est-ce pas excessif de parler de déflation, nous n’y sommes pas encore ? N’est-ce pas un moyen, comme disent les Allemands, de ne pas faire les réformes et tenir les engagements budgétaires ?

Mais les réformes sont engagées à un niveau qui n’a jamais été porté par la France auparavant ! Il faut arrêter ce débat sur les réformes françaises. A moins qu’il ne contienne des arrières pensées qui seraient, pour l’Europe, de ne pas bouger. Or, il y a urgence. Ce n’est pas quand nous serons dans la déflation qu’il faudra prendre des mesures. La spirale japonaise dure depuis plus de dix ans. C’est maintenant qu’il faut discuter et agir, pas quand nous serons le nez dedans.

Faut-il abandonner l’objectif d’un déficit public de 3% du PIB en France en 2015 ?

C’est inévitable. Je m’étais déjà exprimé là-dessus pendant la campagne des élections européennes. Ces seuils ont été fixés avant la crise. Et aujourd’hui, il y a une nouvelle situation. On est dans une possible déflation. Il faut en tenir en compte. Il faut donner du temps pour réduire le déficit public, pour atteindre cet objectif de 3 %, comme l’a dit entre autres le président du Parlement européen, l’Allemand Martin Schulz.

Quelle mesure appelez-vous de vos vœux pour les ménages, après la censure du Conseil constitutionnelle de la baisse des cotisations salariales ?

Je suis attaché à l’équilibre qui avait été trouvé lors du débat parlementaire. Il faut un geste pour le pouvoir d’achat des ménages et notamment les salariés. Les mesures seront prises dans le cadre de la  loi de finance. Je souhaite qu’elles soient de la même ampleur que celle qui a été censurée par la Conseil constitutionnel.

Une partie du PS revient à la charge sur la CSG progressive. Y êtes-vous favorable ?

Il ne faut pas se tromper de débat. Nous sommes plus dans la situation précédente. Le temps n’est plus aux polémiques sur des mesures techniques d’hier mais à grand débat sur la nouvelle donne économique. J’appelle à ne pas mener des combats d’arrière-garde mais se confronter à la nouvelle situation.

Dans le contexte actuel de faible inflation, serait-il envisageable d’augmenter la TVA pour se dégager des marges d’action sur le plan budgétaire ?

Toutes les options sont sur la table, celle-ci comme les autres. Je n’exclus aucune possibilité. Mais avant de débattre des mesures, il faut d’abord tomber d’accord sur le diagnostic.

Les Radicaux de gauche ruent dans les brancards, les écologistes prennent de plus en plus leurs distances et les « frondeurs » ne renoncent pas. Le gouvernement a-t-il encore une majorité à l’Assemblée ?

Bien sûr que le gouvernement a une majorité à l’Assemblée. Il ne faut pas confondre les mouvements d’humeur et les réalités politiques, on l’a vu pendant la session extraordinaire du mois de juillet lors des votes sur les collectifs budgétaires. Je demande aux uns et aux autres de faire preuve des responsabilités. Le moment est difficile Il ne s’agit pas de se chamailler mais de se rassembler.  

 

Propos recueillis par Stéphane Dupont et Isabelle Ficek