Interview dans El País : « Je crois que toute la gauche européenne saura s’unir pour qu’Angela Merkel fasse marche arrière »

par · 15 septembre 2014

JCC ITW EL Pais 15092014

Le quotidien espagnol El País a publié une interview de Jean-Christophe Cambadélis que vous pouvez retrouver en cliquant ici ou lire en français ci-dessous:

El País : Qu’est-ce qu’être socialiste aujourd’hui ? Vous-mêmes vous vous êtes appelés «sociaux-démocrates», «sociaux-libéraux», «socialistes» tout court…

Jean-Christophe Cambadélis : Nous sommes en train de définir ce qu’est le socialisme moderne, ce qu’est notre carte d’identité face à la mondialisation, au nouveau modèle économique, à la situation internationale complexe et à la montée d’un Front national en France qui se prépare à accéder au pouvoir. Nous devons définir le nouveau progressisme.

Manuel Valls a déclaré que la gauche pouvait disparaître. Pensez-vous également qu’elle peut se dissoudre ?

Toutes les gauches européennes ont perdu le combat culturel. Auparavant, l’égalité était le point focal du débat. Comment l’élargir ? Comment la renforcer ? Désormais, c’est l’identité qui est passée au premier plan. L’identité de « mon peuple », de « ma région », « mon pays » … Tout cela contre l’Europe, la mondialisation, la nation. Ce qui se passe en Catalogne ou au Pays Basque sont des exemples. La grande difficulté pour les partis progressistes européens consiste à se recentrer sur la question de l’égalité, alors que les circonstances rendent la redistribution difficile.

Redistribution de la richesse alors que nous sommes dans une période de récession où l’économie stagne…

En effet, afin de distribuer, il faut d’abord pouvoir produire.

Et sur la base de ce principe vous proclamez :  » Réinventons-nous ! « .

Dans les années 1970, François Mitterrand fonda la rénovation socialiste sur une rupture avec le système capitaliste. Maintenant, il n’y a pas un socialiste en faveur de cette rupture. Bien sûr, il y a une critique du système, mais nous savons que nous devons agir dans ce cadre du capitalisme pour une plus grande justice.

Le courant critique dans le PS « Vive la gauche » – reproche aux réformes gouvernementales de donner 41 mille millions d’euros d’aides aux entreprises et seulement 5 000 aux ménages…

Nous sommes en face d’un désaccord majeur car le PS est au pouvoir. Mais jamais les désaccords n’ont été si faibles. Avec François Mitterrand et Michel Rocard ils portaient sur la nature du socialisme dans sa totalité : renforcer la société civile, les nationalisations, porter la République jusqu’au bout… C’étaient des désaccords politiques et idéologiques majeurs. Maintenant le débat porte sur ce que nous donnons aux entreprises et aux ménages. Ce désaccord entre l’offre et la demande prend une dimension très importante parce que nous sommes au pouvoir. Et parce qu’il est dit que le gouvernement pourrait tomber à cause de ce désaccord.

Certains députés socialistes pourraient voter contre le gouvernement dans la motion de censure le 16 septembre prochain ?

Je ne le pense pas. Voter « contre » signifierait que ceux-ci doivent quitter le PS.

Les rebelles, comme de nombreux militants affirment que François Hollande n’a pas rempli ses engagements électoraux…

Nous nous sommes adaptés au déficit public, qui était beaucoup plus élevé que nous le pensions, à la régression de la production industrielle, qui a coulé, au ralentissement de la croissance … Mais le gouvernement s’est adapté en évitant les risques. Nous n’avons pas d’Indignés en France. Et nous n’en avons pas parce que nous avons maintenu le lien social. Nous ne sommes pas si pauvres. Oui, nous avons 3,5 millions de chômeurs, mais ils reçoivent tous les mois – pendant 10 mois – 80% du salaire qu’ils avaient, puis cela diminue. Nous réformons sans confrontation sociale.

  1. N’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter un peu à propos de la relation entre Paris et Berlin ?

C’est vrai.  La relation entre François Hollande et Angela Merkel est correcte mais il est vrai qu’il y a une double irritation. D’une part, on nous dit que nous devons faire des réformes et de l’autre, on s’oppose à des politiques visant à relancer l’économie. Je demande à la droite allemande de ne pas dire du mal de la France et qu’elle ne se comporte pas de mauvaise manière à notre égard. Ils ne peuvent pas dire que nous ne faisons pas de vraies réformes. Si on avait l’impression que l’Allemagne nous oblige à faire des réformes, cela susciterait des sentiments négatifs chez les Français contre l’Allemagne. Il faut être plus prudent.

Vous faites référence aux mots d’Angela Merkel appellant la France à poursuivre les réformes ?

Ils n’ont pas eu de commentaires sympathiques. Ils ont créé des frictions.

Y a-t-il un accord entre les dirigeants socialistes européens à mettre un terme à la politique d’austérité ?

Oui. Jean-Claude Juncker s’est engagé à agir. Angela Merkel, cependant, reste très prudente. Je pense que toute la gauche européenne saura s’unir pour que Madame Merkel fasse marche arrière.

Manuel Valls a déclaré que le Front national « est aux portes du pouvoir… »

Ce serait le chaos. Une catastrophe. L’élection présidentielle est à deux tours. Il y a trois forces concurrentes : l’extrême droite avec le FN, la droite avec l’UMP (Union pour un mouvement populaire) et le PS. Selon tous les sondages, le candidat socialiste serait éliminé au premier tour. Avec la tension croissante entre l’UMP et le PS, il serait impossible que les socialistes soutiennent l’UMP si elle faisait face au FN au second tour. Mais si l’on parvenait au second tour, l’UMP hésiterait aussi à soutenir notre candidat. Alors imaginez : nous sommes en 2017 et, Marine Le Pen face à François Hollande ou face à Nicolas Sarkozy l’emporte et devient présidente de la France. Ce serait une catastrophe pour la France, pour l’Europe … et, ça la jamais la gauche ne l’acceptera.

Quelle est la différence entre le FN des années 1990 avec Jean-Marie Le Pen et celui de sa fille aujourd’hui ?

Le FN d’avant était un front de contestation solitaire, sans aucune chance de remporter le pouvoir. Aujourd’hui il veut le pouvoir. Et il rassemble bien sûr de nombreux malheureux et des xénophobes. Marine Le Pen a dit que « l’immigration était un problème de sécurité sanitaire ». On a dit la même chose durant la Seconde Guerre mondiale sur les Juifs. Mais Marine Le Pen exploite également le souverainisme qui veut restaurer les frontières et le franc – et capte de nombreuses critiques de Europe. Ils ne sont pas seulement eurosceptiques, ils sont europhobes. Maintenant, il y a 30% des Français qui disent qu’ils veulent quitter l’Europe et dont elle recueille le soutien.

Mais dispose-t-elle d’une équipe pour former un gouvernement ? Ou un programme de gouvernement ?

Non, son père l’a reconnu, mais elle dit qu’elle est prête à prendre le pouvoir. C’est une forme d’aventure, une forme de péronisme. C’est du national-populisme.

Pour compléter ce panorama complexe, il y a des leaders qui ont appelé à la dissolution de l’Assemblée. D’autres, à la démission de François Hollande. Certains parlent de «crise de régime». D’autres, de la nécessité d’aller vers une VIème République

La dissolution de l’Assemblée n’apportera pas la reprise économique, mais elle apportera le chaos. Des députés FN y entreront. Peut-être même trouveront-ils une majorité. La démission du président ? Ceux qui le demandent sont irresponsables car ils savent que la droite n’est pas prête et que la gauche est divisée. Autant donner les clés du pouvoir au Front national.

Par conséquent, la seule solution pour vous est de faire des réformes et de gagner la confiance qui donneront des résultats positifs ?

Exactement.