Le Monde: « Cambadélis, taulier comblé de la Rue de Solférino »

par · 5 décembre 2014

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Le Monde publie ce jour un portrait de Jean-Christophe Cambadélis que vous pouvez retrouver ci-dessous ou en cliquant ici:

 

 

Tous ses camarades ne parlent que de leurs illusions perdues ; lui savoure son rêve réalisé. Depuis sa nomination au poste de premier secrétaire du PS en avril, Jean-Christophe Cambadélis règne sur « Solférino » avec l’air comblé du dernier socialiste heureux. Quand les autres étaient prêts à vendre père, mère et surtout camarades pour un maroquin au gouvernement, lui aurait tout donné pour avoir les clés de la maison PS. « Les gouvernements passent, le parti reste. Le PS, c’est la seule trace constante à travers l’histoire de ce qu’est la gauche », explique-t-il pour justifier cet attachement viscéral. Et quand on s’étonne de cette absence d’ambition ministérielle, il répond : « J’aime la politique, pas forcément le pouvoir ; j’aime peser et interpréter les événements, pas forcément les administrer. »

A 63 ans, « Camba » échangerait encore toutes les réformes du monde contre une bonne analyse politique. Il pense invariablement en trois parties, lointain héritage de sa formation trotskiste, tendance lambertiste, et de ses années à la tête du syndicat étudiant UNEF-ID. Dans un PS qui a perdu le sens des mots, il détonne par sa capacité inépuisable à conceptualiser. Un jour sur le « tripartisme » PS-UMP-FN, un autre sur « la défaite idéologique de la gauche ».

« Cambadélis a toujours eu de très bons raisonnements, sauf en ce qui le concerne », s’amuse un dirigeant socialiste. Jospinien en 2002, strauss-kahnien en 2007, aubryste en 2012 : le député de Paris a longtemps été le bras droit qui choisit systématiquement la mauvaise écurie. Il savoure donc d’autant plus aujourd’hui le concours de circonstances qui l’a porté à la tête du PS. En 2012, François Hollande et Manuel Valls avaient œuvré pour le priver du poste. A l’époque, il était jugé par ses détracteurs peu en phase avec la « République exemplaire » promise par le candidat socialiste. Un doctorat en machination politique, un physique à déclamer du Audiard et un passif judiciaire avec deux condamnations à de la prison avec sursis dans des affaires d’emplois fictifs – dans le scandale de la MNEF et dans celui lié à des foyers de travailleurs immigrés dans les années 1990. Et surtout, péché suprême en « hollandie », il avait contre lui d’être le candidat de Mme Aubry.

 

Paradoxe

Après deux années de naufrage incarnées par Harlem Désir, le voilà donc rappelé par ceux-là mêmes qui l’avaient écarté. De l’avis de tous, il fait le job, redonnant une voix à un parti aphone. Principal fait d’armes : l’organisation des états généraux débouchant sur l’adoption par les militants d’une nouvelle charte du PS, qui doit être présentée samedi 6 décembre à Paris.

De sa mise au ban, il jure ne concevoir aucune rancœur. « Avec François [Hollande], on se connaît par cœur. On n’est pas les meilleurs amis du monde, mais il respecte ma capacité d’analyse. » Les deux hommes parlent le même langage, celui des coups de billard à cinq bandes. « Cambadélis leste la parole du PS, reconnaît un conseiller à l’Elysée. Mais les amis de Hollande se méfient de lui. » Paradoxe de l’homme sur qui le président compte, mais en qui il n’a pas confiance.

En neuf mois, le député de Paris est devenu un rouage essentiel du système, avec son ami Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale. « Camba » et « Barto », les anciens porte-flingues devenus piliers d’une majorité menacée par l’effondrement de la génération intermédiaire, celle des Moscovici, Peillon, Montebourg, Hamon… « C’est une génération qui a la tactique comme péché mignon », dit-il. De son côté, il veut incarner « le rôle du passeur » voué à faire émerger les futures figures du parti : Juliette Méadel au porte-parolat, Karine Berger à l’économie, Emeric Bréhier à la formation militante, Olivier Faure à la communication… « Il y a toute une génération qui arrive, je leur parle beaucoup de politique », explique-t-il, dévoilant sa peur d’être le dernier patron du PS, si la maison venait à s’effondrer. « Je ne ferai pas ce job trop longtemps », glisse-t-il soudainement.

 

« Frapper avec le sourire »

On peine pourtant à l’imaginer lâcher le manche, lui qui ne s’est pas encore soumis au vote des militants. C’est là sa principale faiblesse : pour rester premier secrétaire, il doit l’emporter lors du prochain congrès, en juin 2015. Il lui faudra alors composer avec la gauche du parti qui veut transformer l’échéance en référendum sur la ligne économique du gouvernement. Pour bâtir sa motion majoritaire, M. Cambadélis doit louvoyer, contraint sur sa droite par M. Valls et sur sa gauche par Mme Aubry.

« Il n’a pas les moyens de jouer son jeu comme il l’entend, il a un rapport de loyauté avec le président qu’il le veuille ou non », explique un proche de M. Hollande. A l’aile gauche, on veut le déloger en l’obligeant à se positionner. « Il est intarissable sur le rapport de force à Bruxelles ou sur la configuration des forces à gauche, mais totalement muet sur les mesures économiques votées à l’Assemblée : ça va le rattraper à un moment », assure le député européen Emmanuel Maurel.

Depuis sa prise de pouvoir, « Camba » cherche à tout prix le compromis. Il profite des dérapages à droite de ministres pour s’afficher en gardien des totems de gauche, comme les seuils sociaux, le travail du dimanche, ou la défense, face à M. Valls, du nom du PS. En parallèle, il laboure les sections pour s’assurer le soutien des responsables fédéraux. Se démarquer, donner des gages à chacun, éviter la rupture : cela fleure la synthèse hollandaise.

Mais pour renforcer sa stature avant le congrès, il rêve surtout d’une confrontation avec son homologue de l’UMP, Nicolas Sarkozy. Sitôt ce dernier élu, il a proposé un débat télévisé. L’entourage de l’ancien président a opposé une fin de non-recevoir, jugeant que l’adversaire n’était pas à la hauteur. « Je ne vais pas le lâcher là-dessus », s’amuse le patron du PS, qui a déjà croisé M. Sarkozy sur un plateau, à la fin des années 1980.

A l’issue du débat, le jeune Cambadélis avait reçu un coup de téléphone. Au bout du fil, François Mitterrand. « Vous avez été très bien, le félicite le président. Il est trop nerveux, l’autre. Il faut garder son calme. Frapper avec le sourire. » Le conseil est resté. Depuis qu’il est devenu premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis n’a jamais autant souri.

 

 Par Nicolas Chapuis