La France révoltée

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 Magistrats révoltés par les déclarations du président sur l’affaire Halimi ; avocats sur les retraites ; médecins  hospitaliers sur les budgets ; pensionnaires de l’Opéra de Paris, salariés du public, SNCF, RATP et transports sur les retraites ; les salariés des ports et docks aussi sur les retraites ; chômeurs sur l’assurance chômage ; licenciés par les ordonnances licenciements ; policiers sur les propos du président condamnant leur violence ; psychiatres sur la réforme ; patronat sur la pénibilité ; agriculteurs sur les pesticides ; enseignants sur les retraites et la réforme du bac ; la révolte, la révolte est partout contre l’exécutif.

Pour de bonnes ou de mauvaises revendications, chacun a une raison d’en vouloir à Emmanuel Macron. Pendant que la circulaire Castaner, visant à caviarder les résultats des municipales, provoque un tollé sans précédent

L’exécutif est aux abois car chacun l’attend au coin du bois. 

Les 55 jours de Pékin de Macron resteront dans l’histoire française comme le plus long mouvement social. Après des mois de jacqueries, plus ou moins violentes des gilets jaunes, que les crises sociales assaillent le pays. 

Et les sondages soulignent, eux, l’isolement de l'exécutif.

Et fait notable : si l’opinion ne veut plus de grèves, il ne veut pas pour autant de la réforme des retraites. On ne sait si c’est la réforme elle-même ou le gouvernement qui la porte, voire les deux. 

Le rejet est spectaculaire !

Mais signifiant, signifié et de façon inédite sous la Ve République, la réformes des retraites est jugée inconstitutionnelle sur des pans entiers d’après le rendu du Conseil d’État. L’exécutif est stigmatisé pour sa précipitation, son injonction au Conseil d’État de faire vite, son incapacité à prévoir le financement de la réforme, bref… pour son amateurisme prétentieux. Mais le fait que le Conseil d’État « rende publique » sa décision, le jour même du conseil des ministres, adoubant la réforme, est une gifle monumentale. 

Le pays ne dit pas encore dégage mais on l’entend dans toutes les têtes

Même Mélenchon se lâche : « on ne connaissait pas cela sous Hollande ou Sarkozy ». 

C’est la rupture totale, entre la France et l’exécutif, pendant que la République en marche peine à trouver des candidats aux municipales. Ces derniers sont confrontés en plus à une vague de sondages annonçant la disette. 

Seul les médias ont une mansuétude inédite pour le président au regard du traitement de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Ils ne veulent pas abîmer Emmanuel Macron devenu un flacon brisé. Et ils craignent derrière, l’effondrement et l’extrême droite du Rassemblement national. 

Mais précisément, peut-on croire qu’Emmanuel Macron sortant de ces épreuves, de cette confrontation globale contre une présidence totale, soit en capacité dans 30 mois de battre Marine le Pen ? Emmanuel Macron est devenu le seul candidat que Marine Le Pen peut battre. 

La gravité de la situation et la marche inexorable vers un dénouement terrifiant tient au fait qu’Emmanuel Macron a pulvérisé les partis traditionnels. Il n’y a pas d’alternative majoritaire. C’est la rançon de la fragmentation produite par la victoire « hold up » comme les macronistes aiment à dire et à un système bipartite à bout de souffle dans des institutions qui le sont tout autant.  

Le pays s’abîme lentement, la cohésion nationale se désagrège sous l’œil impavide d’un président d’un autre temps.  

L’affaire de la jeune Mila résume à elle seule l’autre crise française. Une jeune femme insultant avec violence une religion : l’islam. Elle provoque un déluge de haine jamais vu, qui provoque une solidarité sans précédent, pendant que le procureur déclenche deux enquêtes : l’une sur les menaces et l’autre sur incitation à la haine raciale. Comme si l’islam était une race. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le royaume de France.

Voilà la France d’aujourd’hui, l’impudence sur des réseaux sociaux tout puissants devenus le champ clos des identitaires mais rythmant l’espace public qui lui-même s’excite contre un exécutif hors sol.

 L’ensauvagement de la vie publique est partout. 

Pendant qu’au passage, Marine Le Pen ramasse l'affaire Mila au nom des valeurs du mouvement Charlie.  

On se souviendra que j’avais fait en sorte, pour la part qui me revenait, de tenir Marine Le Pen en marge de la manifestation « Charlie » du 11 janvier 2015. 

Mais nous en sommes là.

Un autre exemple ? Un président s'enfuyant sous bonne escorte d’un théâtre parisien. On notera le délitement. Mais comment le président de la République ne peut pas voir que son désir de se divertir sera ressenti comme une provocation pour ceux qui se serrent la ceinture dans la grève. Il y avait là une dimension « vos grèves ne me touchent pas », une provocation style « venez me chercher » ou une incapacité à saisir le pays. Cela revient au même. Et il faut aussi, une dose d’inconscience bien-pensante pour transformer cet incident en crime de lèse-majesté, voire en blasphème. Cela dans le pays du chevalier de la Barre, défendu par Voltaire et Diderot, ouvrant la voie à la Révolution française.  

On a envie là encore de renvoyer tout le monde dos à dos. 

Mais ces faits divers illustrent le grand délitement que nous traversons où la République est sens dessus dessous.

 Le pays au lendemain des municipales sera dans l’urgence d’une alternative.  

Vu l’état du pays, il est peu probable que ce soit celle d’un sauveur. Ou tout du moins pas celui que les 12 à 15 présidentiables crédibles sur les starting-blocks pensent. 

Notre pays a, dans ces conjectures, une grande habitude de chercher un sabre, un bonapartiste. Et ce n’est pas parce qu'on ne le voit pas venir qu’il n’y a pas de situation favorable à son émergence. 

Le pays est à la recherche d’un nouveau 58. J’entends par là, non une restauration mais une refondation. Le geste de rage impuissant d’Emmanuel Macron de retour de Jérusalem, admonestant les Français « vous n’avez qu’à essayer la dictature ». 

Macron, de retour de Jérusalem admonestant les Français "vous n’avez qu’à essayer la dictature dictature" est un geste de rage impuissant

Cette formule, parmi d’autres, révèle toujours son inconscient. Les Français sont ingouvernables et pour les adapter à la marche du monde, il leur faudrait une dictature. Ça vous pend au nez ces propos de bistrot. Ils sont une des manifestations de l’état d’une France dans tous ses états.

C’est dire l’urgence de la situation politique : l’heure n’est pas à réchauffer sa petite soupe dans son petit coin ; l’heure n’est pas à cultiver les ressentiments d’un autre temps ; l’heure n’est pas non plus aux malveillances qui ne règlent rien, mais qui aggravent tout ; 

l’heure est à la grande alternative, à un cours nouveau pour la France. 

Il faut fabriquer une solution politique et point un nouveau casting. Ou plutôt ne pas commencer par cela. Un destin sans dessein n’est qu’une vieille soupe réchauffée.  

Il faut, je le répète, reformuler la gauche pour la rassembler et la rassembler pour la reformuler. 

On voit venir le succès des écologistes ou la permanence d’un courant antilibéral dans la société. Ce n’est pas un problème dans la crise de la gauche, à condition que chacun ne parte pas à la bataille seul. Non, la crise de la gauche se réduit à la crise de la gauche réformiste, à la crise de la gauche de gouvernement qui ne propose plus un chemin alternatif pour la France.  

Il manque à la France une gauche aussi écologiste et européenne que Europe-écologie les verts, une gauche aussi républicaine et social que la gauche antilibérale. Mais une gauche qui se distingue sur un chemin crédible pour le faire et pour renouer avec son dessein girondin.